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Présentation : ..par le Figaro. ....
L'éros «a besoin de discipline, de
purification», pour donner «non pas le plaisir d'un instant, mais un
certain avant-goût du sommet de l'existence». .... l'amour «n'est pas
seulement un sentiment», c'est la «véritable découverte de l'autre»,
l'amour de Dieu et l'amour du prochain. ... Benoît XVI pointe l'échec du
marxisme, condamne à la fois l'État «vaurien», «qui ne serait pas dirigé
selon la justice», et l'État «bureaucratique» qui, voulant «pourvoir à
tout», ne peut assurer l'essentiel dont «l'homme souffrant a besoin»
Extraits :
Synthèse de l’encyclique : « Dieu
est Amour »
Le pape annonce la
publication de sa première encyclique
Lettre encyclique « Deus caritas est » ...je
voudrais y préciser – au début de mon Pontificat – certains éléments
essentiels sur l'amour que Dieu, de manière mystérieuse et gratuite,
offre à l'homme, de même que le lien intrinsèque de cet Amour avec la
réalité de l'amour humain ... Je désire
insister sur certains éléments fondamentaux, de manière à susciter dans
le monde un dynamisme renouvelé pour l'engagement dans la réponse
humaine à l'amour divin....
Charité et philanthropie : Benoît XVI
analyse sa première encyclique
Réflexion sur l’encyclique par
Mgr Pontier .....En intitulant sa première encyclique " Dieu est
Amour ", Benoît XVI nous parle de l'essentiel de la révélation
chrétienne, de l'identité de Dieu, de celle de l'homme, de la manière de
vivre, d'aimer, de s'épanouir, de se dépasser, de s'unifier,
d'espérer.....nous sommes invités à une nouvelle évangélisation, à une
nouvelle proposition de la foi, et cela en toutes occasions et
circonstances. Au cœur de la Bonne Nouvelle, il y a cette annonce : "
Dieu est Amour ". C'est de cela que nous vivons ....
La Bible se résume en trois mots : Dieu est amour, explique le
P. Cantalamessa
Résonances:
La cinéaste Liliana
Cavani trouve l’encyclique de Benoît XVI « fascinante »
Chiara
Lubich commente l’encyclique « Dieu est amour »
Par Rémi Brague ...«Le Pape rappelle
l'évidence : Dieu n'est pas celui qui demande ou commande, mais d'abord
celui qui donne»
Résonances RS : Cette encyclique est universelle et
d'une espérance folle... par sa première partie elle s'adresse à toutes
les religions, traditions, philosophies, idéologies ..dont les laïques
aux racines chrétiennes ...elle met aux oubliettes la rencontre de
Jean-Paul II à Assise, celle du « prions ensemble... Nous avons le même
Dieu... » . .... Puissent les hommes ...accepté une vision UN et
multiples ... Puisse le coeur des hommes de chac-un des multiples un
s'ouvrir au Dieu-amour .... témoignons de cela ...
Par sa deuxième partie elle remet l'Âmour
au coeur de l'Eglise Universelle ... puisse-t-elle en témoigner et
revoir en conséquence ses notions de tolérance, multiculturalisme, de
solidarité remplaçant la charité ...de prosélytisme ...d'attitude
d'ensemble-ENUN ou d'ensemble-HOMENTRANCHE... et devenir des hommes EN coques .. de
coques ...famille... cité... état... culture s'emboîtant et coexistant
... échangeant fraternellement ... en communion avec les autres uns dans
l'UN.. la civilisation de l'Amour
messages
reçus
en
z
relations
.... la relation définie l'être... homocoques... Dieu-homme
...ÂJENOUS
  
haut de page
le Dieu chrétien
.....S'il est dit dans les
textes sacrés: "Vous êtes des dieux", c'est bien pour rappeler à l'être
humain la présence enfouie en lui d'une essence supérieure qu'il doit
apprendre à manifester........
Servons-nous alors de notre pouvoir créateur infini pour changer notre
vie....Bibliographie
PETITION .... Non au mariage
gai, dans l'intérêt d'une meilleure société ..
« Vivre dans la proximité de
Dieu, dans sa famille » .... La sainteté exige un
effort constant, mais elle est possible pour tous, parce que plus qu’une
tâche de l’homme, c’est avant tout un don de Dieu ».
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Benoît XVI
et la discipline de l'amour ....
Dans sa première
encyclique, publiée hier, le Pape souligne que «la découverte de l'autre»
fonde le rapport chrétien au monde.
Source: Le
Figaro 26.01.06
Hervé Yannou
L'AMOUR et la charité doivent être
au coeur de l'action de l'Église catholique dans un monde où «l'on
associe parfois la vengeance au nom de Dieu, ou même le devoir de la
haine et de la violence». Sa première encyclique, Benoît XVI a voulu
l'ancrer dans l'actualité, sans en faire un programme de gouvernement.
Intégralement dévoilée hier, bien que signée du 25 décembre dernier,
Deus caritas est («Dieu est Amour») est à la fois une réflexion
théologico-philosophique sur l'amour et un enseignement concret sur la
charité chrétienne face au sécularisme, au libéralisme et à
l'étatisme.
Ce texte de 78 pages porte la griffe
de Benoît XVI. Dans un style didactique bien différent de celui de
Jean-Paul II, citant la Torah, Nietzsche et Descartes, il a voulu
répondre aux reproches faits «au christianisme du passé d'avoir été
l'adversaire de la corporéité». Rien de normatif. Le Pape veut
réconcilier l'éros, la sensualité, l'amour passion et païen avec
l'agape, l'amour fondé dans la foi chrétienne. Pour lui, la façon
«d'exalter le corps» est «trompeuse». Le terme amour, «galvaudé», a
perdu son sens. «La fausse divinisation de l'éros» le rabaisse au
simple «sexe». «L'archétype de l'amour» est celui entre un homme et
une femme dans le cadre du mariage. L'éros «a besoin de discipline,
de purification», pour donner «non pas le plaisir d'un instant, mais
un certain avant-goût du sommet de l'existence».
** Â JE NOUS **

- Ah,mon dieu !Je suis perdue ! L'Amour avec un grand " A"
!
Voutch
Il demande aux États de prendre
leurs responsabilités
Jean-Paul II abordait déjà la
sexualité à la lumière de la divinité de l'homme et pas uniquement du
point de vue de l'animalité et du péché. Pour son successeur,
l'amour «n'est pas seulement un sentiment», c'est la «véritable
découverte de l'autre», l'amour de Dieu et l'amour du prochain.
De cet amour, le Pape tire une leçon
pratique pour l'action catholique. «La charité n'est pas pour l'Église
une sorte d'assistance sociale qu'on pourrait laisser à d'autres, mais
elle appartient à sa nature». Il revient aux sources du christianisme
pour réaffirmer l'identité catholique du XXIe siècle. Benoît XVI ne
veut pas de tartuffes. Il ne suffit pas «d'être pieux et d'accomplir
ses devoirs religieux», mais il faut être attentif à l'autre, sinon la
«relation à Dieu se dessèche».
Il demande ainsi aux États de
prendre leurs responsabilités en matière de justice sociale et
justifie l'apport spécifique des oeuvres caritatives de l'Église dans
la société laïcisée. Si la recherche d'une société et d'un État plus
justes relève du politique, Benoît XVI pointe l'échec du marxisme,
condamne à la fois l'État «vaurien», «qui ne serait pas dirigé selon
la justice», et l'État «bureaucratique» qui, voulant «pourvoir à
tout», ne peut assurer l'essentiel dont «l'homme souffrant a besoin».
Entre les deux, la doctrine sociale de l'Église «indépendante des
partis, des idéologies» et rejetant le «prosélytisme», est une
«force». Elle «s'étend bien au-delà des frontières de la foi
chrétienne» et, rappelle le Pape, dépasse la simple philanthropie.
** dessin de VOUTCH ... trouvé sur Internet via
Google images " avec les mots "Dieu amour" en 4 ou 5ième page ..paru
sans doute dans un Figaro Madame ....
AJENOUS
haut de page
texte hébergé
en 01/06
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Synthèse de l’encyclique : « Dieu est Amour »
26 janvier 2006
ROME (ZENIT.org) La première encyclique
de Benoît XVI publiée hier, a pour titre « Dieu est Amour », « Deus
Caritas est ». Elle est consacrée à la spécificité de l’amour chrétien, et
vise à raviver cette « charité » qui vient de Dieu au cœur de l’Eglise. En
date de Noël, le 25 décembre 2005, elle compte deux parties, et 42
paragraphes, soit, en français, 78 petites pages.
Nous en proposons cette synthèse,
inspirée de la synthèse proposée en italien par la salle de presse du
Saint-Siège.
La première partie de l’encyclique a
pour titre : « L’unité de l’amour dans la création et dans l’histoire du
salut ». Elle propose une réflexion à la fois philosophique et
théologique, biblique et spirituelle sur la réalité de l’amour sous ses
différentes formes, spécialement celles désignées par les mots grecs «
éros » et « agapè » auxquels la révélation biblique a donné un sens
nouveau.
La seconde partie de l’encyclique a pour
titre : « Caritas - L’exercice de l’amour de la part de l’Eglise en tant
que communauté de l’amour », et présente la mise en pratique du
commandement de l’amour.
L’éros inscrit dans l’homme par le
Créateur Au début de son encyclique, le pape évoque un « problème de
langage ». Il fait remarquer que le terme « amour » est l’un des mots les
plus « galvaudés » aujourd’hui et que, parmi les différentes formes
d’amour, l’amour entre l’homme et la femme est considéré comme l’amour par
excellence. La Grèce antique le désignait par le terme d’« éros ». Dans la
Bible, et en particulier dans le Nouveau Testament, le concept d’« amour »
est purifié et approfondi comme en témoigne l’emploi du mot « agapè » pour
exprimer un amour « oblatif ».
A propos de la nouvelle vision de
l’amour introduite par le Christ lui-même, Benoît XVI fait observer un
malentendu : on l’a présentée comme un refus de l’éros et de la
corporéité. Or, le pape souligne que l’éros a été inscrit dans la nature
même de l’homme par son Créateur. Mais il a aussi besoin « de discipline,
de purification et de maturation » pour ne pas perdre sa « dignité
originelle » et ne pas être réduit à une conception du sexe quasi
marchande.
Le don de soi, une « libération » Mais
la foi chrétienne considère l’homme comme un être où sont unis l’esprit et
la matière. Ainsi, lorsque le corps et l’âme de l’homme se trouvent en
parfaite harmonie, le défi de l’éros est en quelque sorte surmonté.
L’amour devient « extase », non pas moment d’ivresse passagère mais «
exode permanent du moi fermé sur lui-même vers sa libération dans le don
de lui-même » : l’éros peut conduire l’être humain vers le divin.
Ces deux formes de l’amour, « éros » et
« agapè » ne peuvent donc être dissociées : plus ils trouvent un juste
équilibre, plus la vraie nature de l’amour se réalise. Même si l’éros est
au départ essentiellement désir, lorsqu’il se rapproche de l’autre
personne, il cherche le bonheur de l’autre, se donne et désire être « pour
l’autre ».
Enfin, du point de vue chrétien, l’éros-agapè
atteint sa forme sublime dans Jésus Christ, amour de Dieu fait chair. La
mort sur la croix de Jésus qui se donne pour relever et sauver l’homme,
exprime l’amour dans sa forme la plus élevée. De plus, à la veille de sa
Passion, Jésus confère à cette offrande une présence durable dans le monde
par l’institution de l’Eucharistie. Sous les espèces du pain et du vin, il
se donne et unit les chrétiens à Lui. En participant à l’Eucharistie les
chrétiens sont à leur tour entraînés dans la dynamique de ce don et
deviennent « un seul corps ».
L’amour pour Dieu et l’amour pour le
prochain ne sont plus qu’un et l’amour peut être un « commandement » car
il est déjà « donné ».
Reflet de l’amour trinitaire Dans la
seconde partie de son encyclique, le pape montre que l’amour pour le
prochain, enraciné dans l’amour de Dieu, est un devoir pour tout fidèle
comme pour la communauté ecclésiale, qui, dans son activité caritative
doit refléter l’amour trinitaire.
La conscience d’un tel devoir a eu une
importance constitutive pour l’Eglise depuis ses débuts et la « diaconie »
est apparue au sein de la structure fondamentale de l’Eglise en tant que
service de l’amour du prochain exercé en communauté et de manière ordonnée
: un service à la fois concret et spirituel.
La nature intime de l’Eglise s’exprime
dans un triple devoir : l’annonce de la parole de Dieu (kérygme et
martyre), la célébration des sacrements (liturgie) et le service de la
charité (diaconie).
L’objection marxiste Or, à partir du XIX
siècle, une objection fondamentale a mis en cause l’activité caritative de
l’Eglise : l’Eglise favoriserait le maintien du système injuste et
freinerait le changement pour un monde meilleur.
Le marxisme, cité explicitement par le
pape, a ainsi vu dans la révolution mondiale la panacée au problème social
- un « rêve » qui s’est évanoui avec le temps, remarque Benoît XVI.
Or le magistère pontifical a affronté
les problèmes suscités par les changements sociaux du XIXe s. à partir de
l’encyclique de Léon XIII Rerum Novarum (1893) , développant une doctrine
sociale très articulée qui propose des orientations valables bien au-delà
des frontières de l’Eglise. Elle vient d’être exposée dans le « Compendium
» publié en 2004.
Toutefois, le pape fait remarquer que la
création d’un ordre juste de la société est le principal devoir de la
politique, et ne peut constituer une responsabilité « immédiate » de
l’Eglise.
L’amour ou la bureaucratie La doctrine
sociale catholique ne veut pas conférer à l’Eglise « un pouvoir sur l’Etat
», mais souhaite seulement « purifier et éclairer la raison », en offrant
sa contribution à la « formation des consciences », afin que les
authentiques exigences de justice soient « perçues, reconnues et réalisées
».
Cependant, aucune institution d’Etat,
aussi juste soit-elle, ne peut rendre superflu le service de l’amour,
objecte Benoît XVI. Un Etat qui voudrait tout diriger deviendrait une «
instance bureaucratique » incapable d’assurer ce dont l’homme qui souffre
a besoin : le dévouement personnel. « Celui qui veut s’affranchir de
l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme », avertit
le pape.
Mais l’encyclique évoque également la
mondialisation, soulignant qu’un de ses effets positifs est la sollicitude
envers le prochain, au-delà des frontières nationales. De très nombreuses
organisations à but caritatif et philanthropique ont vu le jour.
Et, au sein même de l’Eglise catholique,
comme dans d’autres communautés ecclésiales, de nouvelles activités
caritatives sont nées. Il est souhaitable, dit le pape, qu’une «
collaboration fructueuse » s’instaure entre toutes ces instances.
L’action caritative propre au baptisé
Mais il est important que l’activité caritative de l’Eglise ne perde pas
sa propre « identité » et qu’elle conserve toute la « splendeur » de
l’essence de la charité chrétienne et ecclésiale.
L’activité caritative chrétienne, en
plus de la compétence professionnelle, doit se fonder, recommande le pape,
sur « l’expérience d’une rencontre personnelle avec le Christ », dont
l’amour a touché le cœur du croyant, suscitant en lui l’amour pour le
prochain.
Elle doit en outre être « indépendante
de partis et d’idéologies ». Le programme du chrétien - celui du Bon
samaritain, le programme de Jésus, le Bon Pasteur - est d’être « un cœur
qui voit » où il y a besoin d’amour et qui agit en conséquence.
Enfin, l’activité caritative chrétienne
ne doit pas être un « moyen » de « prosélytisme », car « l’amour est
gratuit », et ne peut viser d’autres objectifs. Pourtant, cela ne signifie
pas que l’action caritative doive « laisser Dieu et le Christ de côté ».
Le chrétien doit reconnaître le moment de parler de Dieu ou de se taire,
en laissant parler l’amour.
D’autre part, le pape recommande de
considérer l’hymne de saint Paul sur la charité comme la grande charte de
tout service ecclésial et bouclier contre sa réduction au pur activisme ».
Celui qui prie ne perd pas son temps
Enfin, le pape réaffirme l’importance de la prière. Le contact vivant avec
le Christ évite l’écueil de tomber, devant l’immensité de la tâche et les
limites humaines, dans l’idéologie qui prétend de « faire maintenant ce
que Dieu n’aurait soi-disant pas réussi à faire » et celui de céder à la
tentation de l’inertie et de la résignation.
« Celui qui prie, affirme Benoît XVI, ne
perd pas son temps », et il donne l’exemple de la Vierge Marie, à qui il
adresse une prière finale, et l’exemple des saints, surtout Mère Teresa de
Calcutta, invitant à « puiser en Dieu la lumière et la force de l’amour »
capable de vaincre toute obscurité et tout égoïsme dans le monde.
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| Audience générale
: Le pape annonce la publication de sa
première encyclique
« Deus
caritas est »
ROME, Mercredi 18 janvier 2006 (ZENIT.org)
– Nous publions ci-dessous le texte intégral de la catéchèse que le pape
Benoît XVI a prononcée au cours de l’audience générale de ce mercredi,
annonçant la publication de sa première encyclique qui aura pour titre : «
Deus caritas est ».
Lecture: Mt 18, 18-20
18. « En vérité je vous le dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera
tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu
au ciel pour délié.
19. « De même, je vous le dis en vérité, si deux d’entre vous, sur la
terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera
accordé par mon Père qui est aux cieux.
20. Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au
milieu d’eux ».
« Si deux d'entre vous, sur la terre, unissent leurs voix pour demander
quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux »
(Mt 18, 19). Cette assurance solennelle de Jésus à ses disciples soutient
également notre prière. Aujourd'hui, commence la « Semaine de prière pour
l'unité des chrétiens » désormais traditionnelle, un rendez-vous important
pour réfléchir sur le drame de la division de la communauté chrétienne et
demander ensemble à Jésus lui-même: « que tous soient un, pour que le
monde croie » (Jn 17, 21). Nous le faisons nous aussi aujourd'hui ici, en
harmonie avec une grande multitude dans le monde. En effet, la prière «
pour l'union de tous » concerne selon des formes, des temps et des modes
différents les catholiques, les orthodoxes et les protestants, rassemblés
par la foi en Jésus Christ, unique Seigneur et Sauveur.
La prière pour l'unité fait partie de ce noyau central que le Concile
Vatican II appelle « l'âme de tout l'œcuménisme » (Unitatis redintegratio,
n. 8), un noyau qui comprend précisément les prières publiques et privées,
la conversion du cœur et la sainteté de vie. Cette vision nous ramène au
centre de la question œcuménique qui est l'obéissance à l'Evangile pour
accomplir la volonté de Dieu, avec son aide nécessaire et efficace. Le
Concile l'a explicitement signalé aux fidèles en déclarant: « plus
étroite, en effet, sera leur — notre — communion avec le Père, le Verbe et
l'Esprit Saint, plus ils pourront rendre intime et facile la fraternité
mutuelle » (ibid., n. 7).
Les éléments qui, malgré la division permanente, rassemblent encore les
chrétiens, donnent la possibilité d'élever une prière commune à Dieu.
Cette communion dans le Christ soutient tout le mouvement œcuménique et
indique le but même de la recherche de l'unité de tous les chrétiens dans
l'Eglise de Dieu. Cela distingue le mouvement œcuménique de tout autre
initiative de dialogue et de relations avec les autres religions et
idéologies. L'enseignement du décret sur l'œcuménisme du Concile Vatican
II avait également été précis à ce propos: « A ce mouvement vers l'unité,
qu'on appelle le mouvement œcuménique, prennent part ceux qui invoquent le
Dieu Trinité et confessent Jésus pour Seigneur et Sauveur » (ibid., n. 1).
Les prières communes qui se déroulent dans le monde entier, en particulier
au cours de cette période, ou bien autour de la Pentecôte, expriment en
outre la volonté d'engagement commun pour le rétablissement de la pleine
communion de tous les chrétiens. Ces prières communes sont « assurément un
moyen efficace de demander la grâce de l'unité » (ibid., n.8). Avec cette
affirmation, le Concile Vatican II interprète en substance ce que dit
Jésus à ses disciples, auxquels il assure que si deux personnes s'unissent
sur terre pour demander quelque chose au Père qui est dans les cieux, il
l'accordera « car », là où deux où trois sont réunis en son nom, il est au
milieu d'eux. Après la résurrection, il assure encore qu'il sera toujours
avec eux « pour toujours jusqu'à la fin du monde » (Mt 28, 20). C'est la
présence de Jésus dans la communauté des disciples et dans notre prière,
qui en garantit l'efficacité. Au point de promettre que « tout ce que vous
lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous
délierez sur terre sera tenu au ciel pour délié» (Mt 18, 18).
Mais ne nous limitons pas à implorer. Nous pouvons également rendre grâce
au Seigneur pour la nouvelle situation créée au prix de nombreux efforts
par les relations œcuméniques entre les chrétiens dans une fraternité
retrouvée, pour les profonds liens de solidarité établis, pour la
croissance de la communion et pour les points de convergence atteints —
certes de manière inégale — entre les divers dialogues. Il existe de
nombreuses raisons de rendre grâce. Et s'il reste encore beaucoup à
espérer et à faire, n'oublions pas que Dieu nous a beaucoup donné sur le
chemin vers l'union. C'est pourquoi nous lui sommes reconnaissants pour
ces dons. L'avenir est devant nous. Le Saint-Père Jean-Paul II d'heureuse
mémoire — qui a tant œuvré et souffert pour la question œcuménique — nous
a opportunément enseigné que « reconnaître ce que Dieu nous a déjà accordé
est la condition qui nous prédispose à recevoir des dons encore
nécessaires, pour porter jusqu'à son achèvement l'action œcuménique en
faveur de l'unité » (Ut unum sint, n. 41). Chers frères et sœurs,
continuons donc à prier, car nous sommes conscients que la sainte cause du
rétablissement de l'unité des chrétiens dépasse nos pauvres forces
humaines et que l'unité définitive est un don de Dieu.
C'est dans ce sens et avec ces sentiments que je me rendrai sur les traces
du Pape Jean-Paul II mardi prochain, 25 janvier, fête de la conversion de
l'Apôtre des Nations, dans la Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, pour
prier avec nos frères orthodoxes et protestants: prier afin de rendre
grâce pour tout ce que le Seigneur nous a accordé ; prier afin que le
Seigneur nous guide sur les voies de l'unité.
En outre, le même jour, le 25 janvier, sera finalement publiée ma première
Encyclique, dont le titre est déjà connu : « Deus caritas est », « Dieu
est amour ». Le thème n'est pas immédiatement œcuménique, mais le cadre et
le contexte sont œcuméniques, car Dieu et notre amour sont la condition de
l'unité des chrétiens. Ils sont la condition de la paix dans le monde.
Dans cette Encyclique, je voudrais présenter le concept de l'amour sous
ses diverses dimensions. Aujourd'hui, dans la terminologie que nous
connaissons, « amour » apparaît souvent très éloigné de ce que pense un
chrétien lorsque l'on parle de charité. Pour ma part, je voudrais montrer
qu'il s'agit d'un unique mouvement ayant diverses dimensions. L'« eros »,
ce don de l'amour entre un homme et une femme, vient de la même origine
que la bonté du Créateur, de même que la possibilité d'un amour qui
renonce à soi en faveur de l'autre. L'« eros » se transforme en « agape »,
dans la mesure où les deux s'aiment réellement et que l'on ne recherche
plus soi-même, sa joie, son plaisir, mais que l'on cherche avant tout le
bien de l'autre. Et ainsi, cela, qui est « eros », se transforme en
charité, en un chemin de purification, d'approfondissement. De sa propre
famille, on s'ouvre vers la plus grande famille de la société, vers la
famille de l'Eglise, vers la famille du monde.
Je voudrais également démontrer que l'acte très personnel qui nous vient
de Dieu est un acte unique d'amour. Il doit également s'exprimer comme un
acte ecclésial, d'organisation. S'il est réellement vrai que l'Eglise est
l'expression de l'amour de Dieu, de l'amour que Dieu a pour sa créature
humaine, il doit être également vrai que l'acte fondamental de la foi qui
crée et unit l'Eglise et nous donne l'espérance de la vie éternelle et de
la présence de Dieu dans le monde, engendre un acte ecclésial. En
pratique, l'Eglise, également en tant qu'Eglise, en tant que communauté,
de façon institutionnelle, doit aimer. Et cette « caritas » n'est pas une
pure organisation, comme d'autres organisations philanthropiques, mais une
expression nécessaire de l'acte plus profond de l'amour personnel avec
lequel Dieu nous a créés, suscitant dans notre cœur l'élan vers l'amour,
reflet du Dieu Amour qui nous fait à son image.
Il s'est écoulé beaucoup de temps avant que le texte ne soit prêt et
traduit. A présent, il me semble que c'est un don de la Providence que le
texte soit publié précisément le jour où nous prierons pour l'unité des
chrétiens. J'espère qu'il pourra illuminer et aider notre vie chrétienne.
[Texte original : italien – Traduction réalisée par Zenit]
ZF06011811
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| 2006-01-25 Lettre
encyclique « Deus caritas est »
LETTRE ENCYCLIQUE
DEUS CARITAS EST DU SOUVERAIN PONTIFE BENOÎT XVI
AUX ÉVÊQUES
AUX PRÊTRES ET AUX DIACRES
AUX PERSONNES CONSACRÉES
ET À TOUS LES FIDÈLES LAÏCS
SUR L'AMOUR CHRÉTIEN
INTRODUCTION
1. «Dieu est amour : celui qui demeure dans l’amour
demeure en Dieu, et Dieu en lui» (1 Jn 4, 16). Ces paroles de la
Première Lettre de saint Jean expriment avec une particulière clarté
ce qui fait le centre de la foi chrétienne: l’image chrétienne de Dieu,
ainsi que l\'image de l\'homme et de son chemin, qui en découle. De plus,
dans ce même verset, Jean nous offre pour ainsi dire une formule
synthétique de l’existence chrétienne : «Nous avons reconnu et nous avons
cru que l’amour de Dieu est parmi nous».
Nous avons cru à l’amour de Dieu:
c’est ainsi que le chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie.
À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou
une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne,
qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive.
Dans son Évangile, Jean avait exprimé cet événement par ces mots : «Dieu a
tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui
croit en lui [...] obtiendra la vie éternelle» (3, 16). En reconnaissant
le caractère central de l’amour, la foi chrétienne a accueilli ce qui
était le noyau de la foi d’Israël et, en même temps, elle a donné à ce
noyau une profondeur et une ampleur nouvelles. En effet, l’Israélite
croyant prie chaque jour avec les mots du Livre du Deutéronome,
dans lesquels il sait qu’est contenu le centre de son existence : «Écoute,
Israël: le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton
Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force» (6, 4-5).
Jésus a réuni, en en faisant un unique précepte, le commandement de
l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain, contenus dans
le Livre du Lévitique : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même»
(19, 18 ; cf. Mc 12, 29-31). Comme Dieu nous a aimés le premier
(cf. 1 Jn 4, 10), l’amour n’est plus seulement un commandement,
mais il est la réponse au don de l\'amour par lequel Dieu vient à notre
rencontre.
Dans un monde où l’on associe parfois la vengeance au
nom de Dieu, ou même le devoir de la haine et de la violence, c’est un
message qui a une grande actualité et une signification très concrète.
C’est pourquoi, dans ma première Encyclique, je désire parler de l’amour
dont Dieu nous comble et que nous devons communiquer aux autres. Par là
sont ainsi indiquées les deux grandes parties de cette Lettre,
profondément reliées entre elles. La première aura un caractère plus
spéculatif, étant donné que je voudrais y préciser – au début de mon
Pontificat – certains éléments essentiels sur l\'amour que Dieu, de
manière mystérieuse et gratuite, offre à l\'homme, de même que le lien
intrinsèque de cet Amour avec la réalité de l\'amour humain. La
seconde partie aura un caractère plus concret, puisqu\'elle traitera de la
pratique ecclésiale du commandement de l\'amour pour le prochain. La
question est très vaste, un long développement dépasserait néanmoins le
but de cette Encyclique. Je désire insister sur certains éléments
fondamentaux, de manière à susciter dans le monde un dynamisme renouvelé
pour l\'engagement dans la réponse humaine à l\'amour divin.
PREMIÈRE PARTIE
L\'UNITÉ DE L\'AMOUR
DANS LA CRÉATION
ET DANS L\'HISTOIRE DU SALUT
Un problème de langage
2. L\'amour de Dieu pour nous est une question
fondamentale pour la vie et pose des interrogations décisives sur qui est
Dieu et sur qui nous sommes. À ce sujet, nous rencontrons avant tout un
problème de langage. Le terme «amour» est devenu aujourd\'hui un des mots
les plus utilisés et aussi un des plus galvaudés, un mot auquel nous
donnons des acceptions totalement différentes. Même si le thème de cette
encyclique se concentre sur le problème de la compréhension et de la
pratique de l’amour dans la Sainte Écriture et dans la Tradition de
l’Église, nous ne pouvons pas simplement faire abstraction du sens que
possède ce mot dans les différentes cultures et dans le langage actuel.
Rappelons en premier lieu le vaste champ sémantique du
mot «amour» : on parle d’amour de la patrie, d’amour pour son métier,
d’amour entre amis, d’amour du travail, d’amour entre parents et enfants,
entre frères et entre proches, d’amour pour le prochain et d’amour pour
Dieu. Cependant, dans toute cette diversité de sens, l’amour entre homme
et femme, dans lequel le corps et l’âme concourent inséparablement et dans
lequel s’épanouit pour l’être humain une promesse de bonheur qui semble
irrésistible, apparaît comme l’archétype de l’amour par excellence, devant
lequel s’estompent, à première vue, toutes les autres formes d’amour.
Surgit alors une question : toutes ces formes d’amour s\'unifient-elles
finalement et, malgré toute la diversité de ses manifestations, l’amour
est-il en fin de compte unique, ou bien, au contraire, utilisons-nous
simplement un même mot pour indiquer des réalités complètement différentes
?
«Eros» et «agapè» – différence et unité.
3. À l’amour entre homme et femme, qui ne naît pas de la
pensée ou de la volonté mais qui, pour ainsi dire, s’impose à l’être
humain, la Grèce antique avait donné le nom d’eros. Disons déjà par
avance que l\'Ancien Testament grec utilise deux fois seulement le mot
eros, tandis que le Nouveau Testament ne l\'utilise jamais: des trois
mots grecs relatifs à l’amour – eros,philia (amour d’amitié)
et agapè – les écrits néotestamentaires privilégient le dernier,
qui dans la langue grecque était plutôt marginal. En ce qui concerne
l\'amour d\'amitié (philia), il est repris et approfondi dans l’Évangile
de Jean pour exprimer le rapport entre Jésus et ses disciples. La mise
de côté du mot eros, ainsi que la nouvelle vision de l’amour qui
s’exprime à travers le mot agapè, dénotent sans aucun doute quelque
chose d’essentiel dans la nouveauté du christianisme concernant
précisément la compréhension de l’amour. Dans la critique du
christianisme, qui s’est développée avec une radicalité grandissante à
partir de la philosophie des Lumières, cette nouveauté a été considérée
d’une manière absolument négative. Selon Friedrich Nietzsche, le
christianisme aurait donné du venin à boire à l’eros qui, si en
vérité il n’en est pas mort, en serait venu à dégénérer en vice[1].
Le philosophe allemand exprimait de la sorte une perception très répandue
: l’Église, avec ses commandements et ses interdits, ne nous rend-elle pas
amère la plus belle chose de la vie ? N’élève-t-elle pas des panneaux
d’interdiction justement là où la joie prévue pour nous par le Créateur
nous offre un bonheur qui nous fait goûter par avance quelque chose du
Divin ?
4. En est-il vraiment ainsi ? Le christianisme a-t-il
véritablement détruit l’eros ? Regardons le monde pré-chrétien.
Comme de manière analogue dans d’autres cultures, les Grecs ont vu dans l’eros
avant tout l’ivresse, le dépassement de la raison provenant d\'une «folie
divine» qui arrache l’homme à la finitude de son existence et qui, dans
cet être bouleversé par une puissance divine, lui permet de faire
l’expérience de la plus haute béatitude. Tous les autres pouvoirs entre le
ciel et la terre apparaissent de ce fait d’une importance secondaire : «Omnia
vincit amor», affirme Virgile dans les Bucoliques – l’amour
vainc toutes choses – et il ajoute : «Et nos cedamus amori» – et
nous cédons, nous aussi, à l’amour[2].
Dans les religions, cette attitude s’est traduite sous la forme de cultes
de la fertilité, auxquels appartient la prostitution «sacrée», qui
fleurissait dans beaucoup de temples. L’eros était donc célébré
comme force divine, comme communion avec le Divin.
L’Ancien Testament s’est opposé avec la plus grande
rigueur à cette forme de religion, qui est comme une tentation très
puissante face à la foi au Dieu unique, la combattant comme perversion de
la religiosité. En cela cependant, il n’a en rien refusé l’eros
comme tel, mais il a déclaré la guerre à sa déformation destructrice,
puisque la fausse divinisation de l’eros, qui se produit ici, le
prive de sa dignité, le déshumanise. En fait, dans le temple, les
prostituées, qui doivent donner l’ivresse du Divin, ne sont pas traitées
comme êtres humains ni comme personnes, mais elles sont seulement des
instruments pour susciter la «folie divine»: en réalité, ce ne sont pas
des déesses, mais des personnes humaines dont on abuse. C’est pourquoi l’eros
ivre et indiscipliné n’est pas montée, «extase» vers le Divin, mais chute,
dégradation de l’homme. Il devient ainsi évident que l’eros a
besoin de discipline, de purification, pour donner à l’homme non pas le
plaisir d’un instant, mais un certain avant-goût du sommet de l’existence,
de la béatitude vers laquelle tend tout notre être.
5. De ce regard rapide porté sur la conception de l’eros
dans l’histoire et dans le temps présent, deux aspects apparaissent
clairement, et avant tout qu’il existe une certaine relation entre l’amour
et le Divin: l’amour promet l’infini, l’éternité – une réalité plus grande
et totalement autre que le quotidien de notre existence. Mais il est
apparu en même temps que le chemin vers un tel but ne consiste pas
simplement à se laisser dominer par l’instinct. Des purifications et des
maturations sont nécessaires; elles passent aussi par la voie du
renoncement. Ce n’est pas le refus de l’eros, ce n’est pas son
«empoisonnement», mais sa guérison en vue de sa vraie grandeur.
Cela dépend avant tout de la constitution de l’être
humain, à la fois corps et âme. L’homme devient vraiment lui-même, quand
le corps et l’âme se trouvent dans une profonde unité ; le défi de l’eros
est vraiment surmonté lorsque cette unification est réussie. Si l’homme
aspire à être seulement esprit et qu’il veut refuser la chair comme étant
un héritage simplement animal, alors l’esprit et le corps perdent leur
dignité. Et si, d’autre part, il renie l’esprit et considère donc la
matière, le corps, comme la réalité exclusive, il perd également sa
grandeur. L’épicurien Gassendi s’adressait en plaisantant à Descartes par
le salut: «Ô Âme !». Et Descartes répliquait en disant: «Ô Chair !»[3].
Mais ce n’est pas seulement l’esprit ou le corps qui aime : c’est l’homme,
la personne, qui aime comme créature unifiée, dont font partie le corps et
l’âme. C’est seulement lorsque les deux se fondent véritablement en une
unité que l’homme devient pleinement lui-même. C’est uniquement de cette
façon que l’amour – l\'eros – peut mûrir, jusqu’à parvenir à sa
vraie grandeur.
Il n’est pas rare aujourd’hui de reprocher au
christianisme du passé d’avoir été l’adversaire de la corporéité; de fait,
il y a toujours eu des tendances en ce sens. Mais la façon d\'exalter le
corps, à laquelle nous assistons aujourd’hui, est trompeuse. L’eros
rabaissé simplement au «sexe» devient une marchandise, une simple «chose»
que l’on peut acheter et vendre; plus encore, l\'homme devient une
marchandise. En réalité, cela n’est pas vraiment le grand oui de l’homme à
son corps. Au contraire, l’homme considère maintenant le corps et la
sexualité comme la part seulement matérielle de lui-même, qu’il utilise et
exploite de manière calculée. Une part, d’ailleurs, qu\'il ne considère
pas comme un espace de sa liberté, mais comme quelque chose que lui, à sa
manière, tente de rendre à la fois plaisant et inoffensif. En réalité,
nous nous trouvons devant une dégradation du corps humain, qui n’est plus
intégré dans le tout de la liberté de notre existence, qui n’est plus
l’expression vivante de la totalité de notre être, mais qui se trouve
comme cantonné au domaine purement biologique. L’apparente exaltation du
corps peut bien vite se transformer en haine envers la corporéité. À
l\'inverse, la foi chrétienne a toujours considéré l’homme comme un être
un et duel, dans lequel esprit et matière s’interpénètrent l’un l’autre et
font ainsi tous deux l’expérience d’une nouvelle noblesse. Oui, l’eros
veut nous élever «en extase» vers le Divin, nous conduire au-delà de
nous-mêmes, mais c’est précisément pourquoi est requis un chemin de
montée, de renoncements, de purifications et de guérisons.
6. Comment devons-nous nous représenter concrètement ce
chemin de montée et de purification ? Comment doit être vécu l’amour, pour
que se réalise pleinement sa promesse humaine et divine ? Nous pouvons
trouver une première indication importante dans le Cantique des
Cantiques, un des livres de l’Ancien Testament bien connu des
mystiques. Selon l’interprétation qui prévaut aujourd’hui, les poèmes
contenus dans ce livre sont à l’origine des chants d’amour, peut-être
prévus pour une fête de noces juives où ils devaient exalter l’amour
conjugal. Dans ce contexte, le fait que l’on trouve, dans ce livre, deux
mots différents pour parler de l\'«amour» est très instructif. Nous avons
tout d’abord le mot «dodim», un pluriel qui exprime l’amour encore
incertain, dans une situation de recherche indéterminée. Ce mot est
ensuite remplacé par le mot «ahabà» qui, dans la traduction grecque
de l’Ancien Testament, est rendu par le mot de même consonance «agapè»,
lequel, comme nous l’avons vu, devint l’expression caractéristique de la
conception biblique de l’amour. En opposition à l’amour indéterminé et
encore en recherche, ce terme exprime l’expérience de l’amour, qui devient
alors une véritable découverte de l’autre, dépassant donc le caractère
égoïste qui dominait clairement auparavant. L’amour devient maintenant
soin de l’autre et pour l’autre. Il ne se cherche plus lui-même –
l’immersion dans l’ivresse du bonheur – il cherche au contraire le bien de
l’être aimé : il devient renoncement, il est prêt au sacrifice, il le
recherche même.
Cela fait partie des développements de l\'amour vers des
degrés plus élevés, vers ses purifications profondes, de l\'amour qui
cherche maintenant son caractère définitif, et cela en un double sens :
dans le sens d’un caractère exclusif – «cette personne seulement» – et
dans le sens d’un «pour toujours». L’amour comprend la totalité de
l’existence dans toutes ses dimensions, y compris celle du temps. Il ne
pourrait en être autrement, puisque sa promesse vise à faire du définitif
: l’amour vise à l’éternité. Oui, l’amour est «extase», mais extase non
pas dans le sens d’un moment d’ivresse, mais extase comme chemin, comme
exode permanent allant du je enfermé sur lui-même vers sa libération dans
le don de soi, et précisément ainsi vers la découverte de soi-même, plus
encore vers la découverte de Dieu : «Qui cherchera à conserver sa vie la
perdra. Et qui la perdra la sauvegardera» (Lc 17, 33), dit Jésus –
une de ses affirmations qu’on retrouve dans les Évangiles avec plusieurs
variantes (cf. Mt 10, 39; 16, 25; Mc 8, 35; Lc 9, 24;
Jn 12, 25). Jésus décrit ainsi son chemin personnel, qui le conduit
par la croix jusqu’à la résurrection; c’est le chemin du grain de blé
tombé en terre qui meurt et qui porte ainsi beaucoup de fruit. Mais il
décrit aussi par ces paroles l’essence de l’amour et de l’existence
humaine en général, partant du centre de son sacrifice personnel et de
l’amour qui parvient en lui à son accomplissement.
7. À l’origine plutôt philosophiques, nos réflexions sur
l’essence de l’amour nous ont maintenant conduits, par une dynamique
interne, jusqu’à la foi biblique. Au point de départ, la question s’est
posée de savoir si les différents sens du mot amour, parfois même opposés,
ne sous-entendraient pas une certaine unité profonde ou si, au contraire,
ils ne devraient pas rester indépendants, l’un à côté de l’autre. Avant
tout cependant, est apparue la question de savoir si le message sur
l’amour qui nous est annoncé par la Bible et par la Tradition de l’Église
avait quelque chose à voir avec l’expérience humaine commune de l’amour ou
s’il ne s’opposait pas plutôt à elle. À ce propos, nous avons rencontré
deux mots fondamentaux : eros, comme le terme désignant l’amour
«mondain», et agapè, comme l’expression qui désigne l’amour fondé
sur la foi et modelé par elle. On oppose aussi fréquemment ces deux
conceptions en amour «ascendant» et amour «descendant». Il y a d’autres
classifications similaires, comme par exemple la distinction entre amour
possessif et amour oblatif (amor concupiscentiæ – amor
benevolentiæ), à laquelle on ajoute parfois aussi l’amour qui n’aspire
qu’à son profit.
Dans le débat philosophique et théologique, ces
distinctions ont souvent été radicalisées jusqu\'à les mettre en
opposition entre elles : l’amour descendant, oblatif, précisément
l’agapè, serait typiquement chrétien; à l\'inverse, la culture
non chrétienne, surtout la culture grecque, serait caractérisée par
l’amour ascendant, possessif et sensuel, c’est-à-dire par l’eros.Si
on voulait pousser à l’extrême cette antithèse, l’essence du christianisme
serait alors coupée des relations vitales et fondamentales de l’existence
humaine et constituerait un monde en soi, à considérer peut-être comme
admirable mais fortement détaché de la complexité de l’existence humaine.
En réalité, eros et agapè – amour ascendant et amour
descendant – ne se laissent jamais séparer complètement l’un de l’autre.
Plus ces deux formes d’amour, même dans des dimensions différentes,
trouvent leur juste unité dans l’unique réalité de l’amour, plus se
réalise la véritable nature de l’amour en général. Même si, initialement,
l’eros est surtout sensuel, ascendant – fascination pour la grande
promesse de bonheur –, lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se
posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours
plus le bonheur de l’autre, il se préoccupera toujours plus de l’autre, il
se donnera et il désirera «être pour» l’autre. C’est ainsi que le moment
de l’agapè s’insère en lui ; sinon l\'eros déchoit et perd
aussi sa nature même. D’autre part, l’homme ne peut pas non plus vivre
exclusivement dans l’amour oblatif, descendant. Il ne peut pas toujours
seulement donner, il doit aussi recevoir. Celui qui veut donner de l’amour
doit lui aussi le recevoir comme un don. L’homme peut assurément, comme
nous le dit le Seigneur, devenir source d’où sortent des fleuves d’eau
vive (cf. Jn 7, 37-38). Mais pour devenir une telle source, il doit
lui-même boire toujours à nouveau à la source première et originaire qui
est Jésus Christ, du cœur transpercé duquel jaillit l’amour de Dieu (cf.
Jn 19, 34).
Dans le récit de l’échelle de Jacob, les Pères ont vu
exprimé symboliquement, de différentes manières, le lien inséparable entre
montée et descente, entre l’eros qui cherche Dieu et l’agapè
qui transmet le don reçu. Dans ce texte biblique, il est dit que le
patriarche Jacob vit en songe, sur la pierre qui lui servait d’oreiller,
une échelle qui touchait le ciel et sur laquelle des anges de Dieu
montaient et descendaient (cf. Gn 28, 12; Jn 1, 51).
L’interprétation que le Pape Grégoire le Grand donne de cette vision dans
sa Règle pastorale est particulièrement touchante. Le bon pasteur,
dit-il, doit être enraciné dans la contemplation. En effet, c’est
seulement ainsi qu’il lui sera possible d’accueillir les besoins d’autrui
dans son cœur, de sorte qu’ils deviennent siens: «Per pietatis viscera
in se infirmitatem caeterorum transferat»[4].
Dans ce cadre, saint Grégoire fait référence à saint Paul qui est enlevé
au ciel jusque dans les plus grands mystères de Dieu et qui, précisément à
partir de là, quand il en redescend, est en mesure de se faire tout à tous
(cf. 2 Co 12, 2-4; 1 Co 9, 22). D’autre part, il donne
encore l’exemple de Moïse, qui entre toujours de nouveau dans la tente
sacrée, demeurant en dialogue avec Dieu, pour pouvoir ainsi, à partir de
Dieu, être à la disposition de son peuple. «Au-dedans [dans la tente],
ravi dans les hauteurs par la contemplation, il se laisse au dehors [de la
tente] prendre par le poids des souffrants: Intus in contemplationem
rapitur, foris infirmantium negotiis urgetur».[5]
8.Nous avons ainsi trouvé une première réponse, encore
plutôt générale, aux deux questions précédentes : au fond, l’«amour» est
une réalité unique, mais avec des dimensions différentes; tour à tour,
l’une ou l’autre dimension peut émerger de façon plus importante. Là où
cependant les deux dimensions se détachent complètement l’une de l’autre,
apparaît une caricature ou, en tout cas, une forme réductrice de l’amour.
D’une manière synthétique, nous avons vu aussi que la foi biblique ne
construit pas un monde parallèle ou un monde opposé au phénomène humain
originaire qui est l’amour, mais qu’elle accepte tout l’homme, intervenant
dans sa recherche d’amour pour la purifier, lui ouvrant en même temps de
nouvelles dimensions. Cette nouveauté de la foi biblique se manifeste
surtout en deux points, qui méritent d’être soulignés: l’image de Dieu et
l’image de l’homme.
La nouveauté de la foi
biblique
9. Il s’agit avant tout de la nouvelle image de Dieu.
Dans les cultures qui entourent le monde de la Bible, l’image de Dieu et
des dieux reste en définitive peu claire et en elle-même contradictoire.
Dans le parcours de la foi biblique, à l’inverse, on note que devient
toujours plus clair et plus univoque ce que la prière fondamentale
d’Israël, le shema, reprend par ces paroles : «Écoute,
Israël: le Seigneur notre Dieu est l’Unique» (Dt 6, 4). Il existe
un seul Dieu, qui est le Créateur du ciel et de la terre, et qui est donc
aussi le Dieu de tous les hommes. Deux éléments sont singuliers dans cette
précision : le fait que, en vérité, tous les autres dieux ne sont pas
Dieu, et que toute la réalité dans laquelle nous vivons remonte à Dieu,
qu’elle est créée par lui. Naturellement, l’idée d’une création existe
aussi ailleurs, mais c’est là seulement qu’apparaît de manière absolument
claire que ce n’est pas un dieu quelconque, mais l’unique vrai Dieu,
lui-même, qui est l’auteur de la réalité tout entière; cette dernière
provient de la puissance de sa Parole créatrice. Cela signifie que sa
créature lui est chère, puisqu’elle a été voulue précisément par Lui-même,
qu’elle a été «faite» par Lui. Ainsi apparaît alors le deuxième élément
important: ce Dieu aime l’homme. La puissance divine qu’Aristote, au
sommet de la philosophie grecque, chercha à atteindre par la réflexion,
est vraiment, pour tout être, objet du désir et de l’amour – en tant que
réalité aimée cette divinité met le monde en mouvement[6]
–, mais elle-même n’a besoin de rien et n’aime pas; elle est seulement
aimée. Au contraire, le Dieu unique auquel Israël croit aime
personnellement. De plus, son amour est un amour d’élection : parmi tous
les peuples, il choisit Israël et il l’aime, avec cependant le dessein de
guérir par là toute l’humanité. Il aime, et son amour peut être qualifié
sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et
totalement agapè[7].
Les prophètes Osée et Ézéchiel surtout ont décrit cette
passion de Dieu pour son peuple avec des images érotiques audacieuses. La
relation de Dieu avec Israël est illustrée par les métaphores des
fiançailles et du mariage; et par conséquent, l’idolâtrie est adultère et
prostitution. On vise concrètement par là, comme nous l’avons vu, les
cultes de la fertilité, avec leur abus de l’eros, mais, en même
temps, on décrit aussi la relation de fidélité entre Israël et son Dieu.
L’histoire d’amour de Dieu avec Israël consiste plus profondément dans le
fait qu’il lui donne la Torah, qu’il ouvre en réalité les yeux à
Israël sur la vraie nature de l’homme et qu’il lui indique la route du
véritable humanisme. Cette histoire consiste dans le fait que l’homme, en
vivant dans la fidélité au Dieu unique, fait lui-même l’expérience d’être
celui qui est aimé de Dieu et qu’il découvre la joie dans la vérité, dans
la justice, la joie en Dieu qui devient son bonheur essentiel : «Qui donc
est pour moi dans le ciel si je n’ai, même avec toi, aucune joie sur la
terre ? ... Pour moi, il est bon d’être proche de Dieu» (Ps72
[73] , 25.28).
10. L’eros de Dieu pour l’homme, comme nous
l’avons dit, est, en même temps, totalement agapè. Non seulement
parce qu’il est donné absolument gratuitement, sans aucun mérite
préalable, mais encore parce qu’il est un amour qui pardonne. C’est
surtout le prophète Osée qui nous montre la dimension de l’agapè
dans l’amour de Dieu pour l’homme, qui dépasse de beaucoup l’aspect de la
gratuité. Israël a commis «l’adultère», il a rompu l’Alliance; Dieu
devrait le juger et le répudier. C’est précisément là que se révèle
cependant que Dieu est Dieu et non pas homme : «Comment
t’abandonnerais-je, Éphraïm, te livrerais-je, Israël ? ... Mon cœur se
retourne contre moi, et le regret me consume. Je n’agirai pas selon
l’ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël, car je suis Dieu, et
non pas homme: au milieu de vous je suis le Dieu saint» (Os 11,
8-9). L’amour passionné de Dieu pour son peuple – pour l’homme – est en
même temps un amour qui pardonne. Il est si grand qu’il retourne Dieu
contre lui-même, son amour contre sa justice. Le chrétien voit déjà
poindre là, de manière voilée, le mystère de la Croix : Dieu aime
tellement l’homme que, en se faisant homme lui-même, il le suit jusqu’à la
mort et il réconcilie de cette manière justice et amour.
L’aspect philosophique, historique et religieux qu’il
convient de relever dans cette vision de la Bible réside dans le fait que,
d’une part, nous nous trouvons devant une image strictement métaphysique
de Dieu: Dieu est en absolu la source originaire de tout être; mais ce
principe créateur de toutes choses – le Logos, la raison
primordiale – est, d’autre part, quelqu’un qui aime avec toute la passion
d’un véritable amour. De la sorte, l’eros est ennobli au plus haut
point, mais, en même temps, il est ainsi purifié jusqu’à se fondre avec l’agapè.
À partir de là, nous pouvons ainsi comprendre que le Cantique des
Cantiques, reçu dans le canon de la Sainte Écriture, ait été très vite
interprété comme des chants d’amour décrivant, en définitive, la relation
de Dieu avec l’homme et de l’homme avec Dieu. De cette manière, le
Cantique des Cantiques est devenu, dans la littérature chrétienne
comme dans la littérature juive, une source de connaissance et
d’expérience mystique, dans laquelle s’exprime l’essence de la foi
biblique; oui, il existe une unification de l’homme avec Dieu – tel est le
rêve originaire de l’homme. Mais cette unification ne consiste pas à se
fondre l’un dans l’autre, à se dissoudre dans l’océan anonyme du Divin;
elle est une unité qui crée l’amour, dans lequel les deux, Dieu et
l’homme, restent eux-mêmes et pourtant deviennent totalement un: «Celui
qui s’unit au Seigneur n’est avec lui qu’un seul esprit», dit saint Paul (1
Co 6, 17).
11. La première nouveauté de la foi biblique consiste,
comme nous l’avons vu, dans l’image de Dieu; la deuxième, qui lui est
essentiellement liée, nous la trouvons dans l’image de l’homme. Le récit
biblique de la création parle de la solitude du premier homme, Adam, aux
côtés duquel Dieu veut placer une aide. Parmi toutes les créatures, aucune
ne peut être pour l’homme l’aide dont il a besoin, bien qu’il ait donné
leur nom à toutes les bêtes des champs et à tous les oiseaux, les
intégrant ainsi dans son milieu de vie. Alors, à partir d’une côte de
l’homme, Dieu modèle la femme. Adam trouve désormais l’aide qu’il lui
faut: «Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair» (Gn
2, 23). À l’arrière-plan de ce récit, on peut voir des conceptions qui,
par exemple, apparaissent aussi dans le mythe évoqué par Platon, selon
lequel, à l’origine, l’homme était sphérique, parce que complet en
lui-même et autosuffisant. Mais, pour le punir de son orgueil, Zeus le
coupe en deux, de sorte que sa moitié est désormais toujours à la
recherche de son autre moitié et en marche vers elle, afin de retrouver
son intégrité[8].
Dans le récit biblique, on ne parle pas de punition; pourtant, l’idée que
l’homme serait en quelque sorte incomplet de par sa constitution, à la
recherche, dans l’autre, de la partie qui manque à son intégrité, à savoir
l’idée que c’est seulement dans la communion avec l’autre sexe qu’il peut
devenir «complet», est sans aucun doute présente. Le récit biblique se
conclut ainsi sur une prophétie concernant Adam : «À cause de cela,
l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et tous
deux ne feront plus qu’un» (Gn 2, 24).
Deux aspects sont ici importants: l’eros est
comme enraciné dans la nature même de l’homme; Adam est en recherche et il
«quitte son père et sa mère» pour trouver sa femme; c’est seulement
ensemble qu’ils représentent la totalité de l’humanité, qu’ils deviennent
«une seule chair». Le deuxième aspect n’est pas moins important: selon une
orientation qui a son origine dans la création, l’eros renvoie
l’homme au mariage, à un lien caractérisé par l’unicité et le définitif;
ainsi, et seulement ainsi, se réalise sa destinée profonde. À l’image du
Dieu du monothéisme, correspond le mariage monogamique. Le mariage fondé
sur un amour exclusif et définitif devient l’icône de la relation de Dieu
avec son peuple et réciproquement: la façon dont Dieu aime devient la
mesure de l’amour humain. Ce lien étroit entre eros et mariage dans
la Bible ne trouve pratiquement pas de parallèle en dehors de la
littérature biblique.
Jésus Christ – l’amour incarné de Dieu
12. Même si nous avons jusque-là parlé surtout de
l’Ancien Testament, cependant, la profonde compénétration des deux
Testaments comme unique Écriture de la foi chrétienne s’est déjà rendue
visible. La véritable nouveauté du Nouveau Testament ne consiste pas en
des idées nouvelles, mais dans la figure même du Christ, qui donne chair
et sang aux concepts – un réalisme inouï. Déjà dans l’Ancien Testament, la
nouveauté biblique ne résidait pas seulement en des concepts, mais dans
l’action imprévisible, et à certains égards inouïe, de Dieu. Cet agir de
Dieu acquiert maintenant sa forme dramatique dans le fait que, en Jésus
Christ, Dieu lui-même recherche la «brebis perdue», l’humanité souffrante
et égarée. Quand Jésus, dans ses paraboles, parle du pasteur qui va à la
recherche de la brebis perdue, de la femme qui cherche la drachme, du père
qui va au devant du fils prodigue et qui l’embrasse, il ne s’agit pas là
seulement de paroles, mais de l’explication de son être même et de son
agir. Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre
lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel
est l’amour dans sa forme la plus radicale. Le regard tourné vers le côté
ouvert du Christ, dont parle Jean (cf. 19, 37), comprend ce qui a été le
point de départ de cette Encyclique : «Dieu est amour» (1 Jn 4, 8).
C’est là que cette vérité peut être contemplée. Et, partant de là, on doit
maintenant définir ce qu’est l’amour. À partir de ce regard, le chrétien
trouve la route pour vivre et pour aimer.
13. À cet acte d\'offrande, Jésus a donné une présence
durable par l’institution de l’Eucharistie au cours de la dernière Cène.
Il anticipe sa mort et sa résurrection en se donnant déjà lui-même, en
cette heure-là, à ses disciples, dans le pain et dans le vin, son corps et
son sang comme nouvelle manne (cf. Jn 6, 31-33). Si le monde
antique avait rêvé qu’au fond, la vraie nourriture de l’homme – ce dont il
vit comme homme – était le Logos, la sagesse éternelle, maintenant
ce Logos est vraiment devenu nourriture pour nous, comme amour. L’Eucharistie
nous attire dans l’acte d’offrande de Jésus. Nous ne recevons pas
seulement le Logos incarné de manière statique, mais nous sommes
entraînés dans la dynamique de son offrande. L’image du mariage entre Dieu
et Israël devient réalité d’une façon proprement inconcevable: ce qui
consistait à se tenir devant Dieu devient maintenant, à travers la
participation à l’offrande de Jésus, participation à son corps et à son
sang, devient union. La «mystique» du Sacrement, qui se fonde sur
l’abaissement de Dieu vers nous, est d’une tout autre portée et entraîne
bien plus haut que ce à quoi n’importe quelle élévation mystique de
l’homme pourrait conduire.
14. Mais il faut maintenant faire attention à un autre
aspect: la «mystique» du Sacrement a un caractère social parce que dans la
communion sacramentelle je suis uni au Seigneur, comme toutes les autres
personnes qui communient: «Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que
nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain»,
dit saint Paul (1 Co 10, 17). L’union avec le Christ est en même
temps union avec tous ceux auxquels il se donne. Je ne peux avoir le
Christ pour moi seul; je ne peux lui appartenir qu’en union avec tous ceux
qui sont devenus ou qui deviendront siens. La communion me tire hors de
moi-même vers lui et, en même temps, vers l’unité avec tous les chrétiens.
Nous devenons «un seul corps», fondus ensemble dans une unique existence.
L’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain sont maintenant vraiment
unis : le Dieu incarné nous attire tous à lui. À partir de là, on comprend
maintenant comment agapè est alors devenue aussi un nom de
l’Eucharistie : dans cette dernière, l’agapè de Dieu vient à nous
corporellement pour continuer son œuvre en nous et à travers nous. C’est
seulement à partir de ce fondement christologique et sacramentel qu’on
peut comprendre correctement l’enseignement de Jésus sur l’amour. Le
passage qu’Il fait faire de la Loi et des Prophètes au double commandement
de l’amour envers Dieu et envers le prochain, ainsi que le fait que toute
l’existence de foi découle du caractère central de ce précepte, ne sont
pas simplement de la morale qui pourrait exister de manière autonome à
côté de la foi au Christ et de sa réactualisation dans le Sacrement : foi,
culte et ethos se compénètrent mutuellement comme une unique
réalité qui trouve sa forme dans la rencontre avec l’agapè de Dieu.
Ici, l’opposition habituelle entre culte et éthique tombe tout simplement.
Dans le «culte» lui-même, dans la communion eucharistique, sont contenus
le fait d’être aimé et celui d’aimer les autres à son tour. Une
Eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique concrète de l’amour est
en elle-même tronquée. Réciproquement, – comme nous devrons encore
l’envisager plus en détail – le «commandement» de l’amour ne devient
possible que parce qu’il n’est pas seulement une exigence: l’amour peut
être «commandé» parce qu’il est d’abord donné.
15. C’est à partir de ce principe que doivent aussi être
comprises les grandes paraboles de Jésus. Du lieu de sa damnation, l’homme
riche (cf. Lc 16, 19-31) implore pour que ses frères soient
informés de ce qui arrive à celui qui a, dans sa désinvolture, ignoré le
pauvre dans le besoin. Jésus recueille, pour ainsi dire, cet appel à
l’aide et s’en fait l’écho pour nous mettre en garde, pour nous remettre
dans le droit chemin. La parabole du bon Samaritain (cf. Lc 10,
25-37) permet surtout de faire deux grandes clarifications. Tandis que le
concept de “prochain” se référait jusqu’alors essentiellement aux membres
de la même nation et aux étrangers qui s’étaient établis dans la terre
d’Israël, et donc à la communauté solidaire d’un pays et d’un peuple,
cette limitation est désormais abolie. Celui qui a besoin de moi et que je
peux aider, celui-là est mon prochain. Le concept de prochain est
universalisé et reste cependant concret. Bien qu’il soit étendu à tous les
hommes, il ne se réduit pas à l’expression d’un amour générique et
abstrait, qui en lui-même engage peu, mais il requiert mon engagement
concret ici et maintenant. Cela demeure une tâche de l’Église
d’interpréter toujours de nouveau le lien entre éloignement et proximité
pour la vie pratique de ses membres. Enfin, il convient particulièrement
de rappeler ici la grande parabole du Jugement dernier (cf. Mt 25,
31-46), dans laquelle l’amour devient le critère pour la décision
définitive concernant la valeur ou la non-valeur d’une vie humaine. Jésus
s’identifie à ceux qui sont dans le besoin: les affamés, les assoiffés,
les étrangers, ceux qui sont nus, les malades, les personnes qui sont en
prison. «Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, qui sont
mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Mt 25, 40). L’amour
de Dieu et l’amour du prochain se fondent l’un dans l’autre: dans le plus
petit, nous rencontrons Jésus lui-même et en Jésus nous rencontrons Dieu.
Amour de Dieu et amour du prochain
16. Après avoir réfléchi sur l’essence de l’amour et sur
sa signification dans la foi biblique, une double question concernant
notre comportement subsiste : Est-il vraiment possible d’aimer Dieu alors
qu’on ne le voit pas ? Et puis: l’amour peut-il se commander ? Au double
commandement de l’amour, on peut répliquer par une double objection, qui
résonne dans ces questions. Dieu, nul ne l’a jamais vu – comment
pourrions-nous l’aimer ? Et, d’autre part : l’amour ne peut pas se
commander; c’est en définitive un sentiment qui peut être ou ne pas être,
mais qui ne peut pas être créé par la volonté. L’Écriture semble confirmer
la première objection quand elle dit: « Si quelqu’un dit: \"J’aime Dieu\",
alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet,
celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu,
qu’il ne voit pas» (1 Jn 4, 20). Mais ce texte n’exclut absolument
pas l’amour de Dieu comme quelque chose d’impossible; au contraire, dans
le contexte global de la Première Lettre de Jean, qui vient d’être
citée, cet amour est explicitement requis. C’est le lien inséparable entre
amour de Dieu et amour du prochain qui est souligné. Tous les deux
s’appellent si étroitement que l’affirmation de l’amour de Dieu devient un
mensonge si l’homme se ferme à son prochain ou plus encore s’il le hait.
On doit plutôt interpréter le verset johannique dans le sens où aimer son
prochain est aussi une route pour rencontrer Dieu, et où fermer les yeux
sur son prochain rend aveugle aussi devant Dieu.
17. En effet, personne n’a jamais vu Dieu tel qu’il est
en lui-même. Cependant, Dieu n’est pas pour nous totalement invisible, il
n’est pas resté pour nous simplement inaccessible. Dieu nous a aimés le
premier, dit la Lettre de Jean qui vient d’être citée (cf. 4, 10)
et cet amour de Dieu s’est manifesté parmi nous, il s’est rendu visible
car Il «a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par
lui» (1 Jn 4, 9). Dieu s’est rendu visible: en Jésus nous pouvons
voir le Père (cf. Jn 14, 9). En fait, Dieu se rend visible de
multiples manières. Dans l’histoire d’amour que la Bible nous raconte, Il
vient à notre rencontre, Il cherche à nous conquérir – jusqu’à la dernière
Cène, jusqu’au Cœur transpercé sur la croix, jusqu’aux apparitions du
Ressuscité et aux grandes œuvres par lesquelles, à travers l’action des
Apôtres, Il a guidé le chemin de l’Église naissante. Et de même, par la
suite, dans l’histoire de l’Église, le Seigneur n’a jamais été absent: il
vient toujours de nouveau à notre rencontre – par des hommes à travers
lesquels il transparaît, ainsi que par sa Parole, dans les Sacrements,
spécialement dans l’Eucharistie. Dans la liturgie de l’Église, dans sa
prière, dans la communauté vivante des croyants, nous faisons l’expérience
de l’amour de Dieu, nous percevons sa présence et nous apprenons aussi de
cette façon à la reconnaître dans notre vie quotidienne. Le premier, il
nous a aimés et il continue à nous aimer le premier; c’est pourquoi, nous
aussi, nous pouvons répondre par l’amour. Dieu ne nous prescrit pas un
sentiment que nous ne pouvons pas susciter en nous-mêmes. Il nous aime, il
nous fait voir son amour et nous pouvons l’éprouver, et à partir de cet
«amour premier de Dieu», en réponse, l’amour peut aussi jaillir en nous.
Dans le développement de cette rencontre, il apparaît
clairement que l’amour n’est pas seulement un sentiment. Les sentiments
vont et viennent. Le sentiment peut être une merveilleuse étincelle
initiale, mais il n’est pas la totalité de l’amour. Au début, nous avons
parlé du processus des purifications et des maturations, à travers
lesquelles l’eros devient pleinement lui-même, devient amour au
sens plein du terme. C’est le propre de la maturité de l’amour d’impliquer
toutes les potentialités de l’homme, et d’inclure, pour ainsi dire,
l’homme dans son intégralité. La rencontre des manifestations visibles de
l’amour de Dieu peut susciter en nous un sentiment de joie, qui naît de
l’expérience d’être aimé. Mais cette rencontre requiert aussi notre
volonté et notre intelligence. La reconnaissance du Dieu vivant est une
route vers l’amour, et le oui de notre volonté à la sienne unit
intelligence, volonté et sentiment dans l’acte totalisant de l’amour. Ce
processus demeure cependant constamment en mouvement: l’amour n’est jamais
«achevé» ni complet; il se transforme au cours de l’existence, il mûrit et
c’est justement pour cela qu’il demeure fidèle à lui-même. Idem velle
atque idem nolle[9]
– vouloir la même chose et ne pas vouloir la même chose; voilà ce que les
anciens ont reconnu comme l’authentique contenu de l’amour: devenir l’un
semblable à l’autre, ce qui conduit à une communauté de volonté et de
pensée. L’histoire d’amour entre Dieu et l’homme consiste justement dans
le fait que cette communion de volonté grandit dans la communion de pensée
et de sentiment, et ainsi notre vouloir et la volonté de Dieu coïncident
toujours plus: la volonté de Dieu n’est plus pour moi une volonté
étrangère, que les commandements m’imposent de l’extérieur, mais elle est
ma propre volonté, sur la base de l’expérience que, de fait, Dieu est plus
intime à moi-même que je ne le suis à moi-même[10].
C’est alors que grandit l’abandon en Dieu et que Dieu devient notre joie
(cf.Ps 72 [73], 23-28).
18. L’amour du prochain se révèle ainsi possible au sens
défini par la Bible, par Jésus. Il consiste précisément dans le fait que
j’aime aussi, en Dieu et avec Dieu, la personne que je n’apprécie pas ou
que je ne connais même pas. Cela ne peut se réaliser qu’à partir de la
rencontre intime avec Dieu, une rencontre qui est devenue communion de
volonté pour aller jusqu’à toucher le sentiment. J’apprends alors à
regarder cette autre personne non plus seulement avec mes yeux et mes
sentiments, mais selon la perspective de Jésus Christ. Son ami est mon
ami. Au-delà de l’apparence extérieure de l’autre, jaillit son attente
intérieure d’un geste d’amour, d’un geste d’attention, que je ne lui donne
pas seulement à travers des organisations créées à cet effet, l’acceptant
peut-être comme une nécessité politique. Je vois avec les yeux du Christ
et je peux donner à l’autre bien plus que les choses qui lui sont
extérieurement nécessaires: je peux lui donner le regard d’amour dont il a
besoin. Ici apparaît l’interaction nécessaire entre amour de Dieu et amour
du prochain, sur laquelle insiste tant la Première Lettre de Jean.
Si le contact avec Dieu me fait complètement défaut dans ma vie, je ne
peux jamais voir en l’autre que l’autre, et je ne réussis pas à
reconnaître en lui l’image divine. Si par contre dans ma vie je néglige
complètement l’attention à l’autre, désirant seulement être «pieux» et
accomplir mes «devoirs religieux», alors même ma relation à Dieu se
dessèche. Alors, cette relation est seulement «correcte», mais sans amour.
Seule ma disponibilité à aller à la rencontre du prochain, à lui témoigner
de l’amour, me rend aussi sensible devant Dieu. Seul le service du
prochain ouvre mes yeux sur ce que Dieu fait pour moi et sur sa manière à
Lui de m’aimer. Les saints – pensons par exemple à la bienheureuse Teresa
de Calcutta – ont puisé dans la rencontre avec le Seigneur dans
l’Eucharistie leur capacité à aimer le prochain de manière toujours
nouvelle, et réciproquement cette rencontre a acquis son réalisme et sa
profondeur précisément grâce à leur service des autres. Amour de Dieu et
amour du prochain sont inséparables, c’est un unique commandement. Tous
les deux cependant vivent de l’amour prévenant de Dieu qui nous a aimés le
premier. Ainsi, il n’est plus question d’un «commandement» qui nous
prescrit l’impossible de l’extérieur, mais au contraire d’une expérience
de l’amour, donnée de l’intérieur, un amour qui, de par sa nature, doit
par la suite être partagé à d’autres. L’amour grandit par l’amour. L’amour
est «divin» parce qu’il vient de Dieu et qu’il nous unit à Dieu, et, à
travers ce processus d’unification, il nous transforme en un Nous, qui
surpasse nos divisions et qui nous fait devenir un, jusqu’à ce que, à la
fin, Dieu soit «tout en tous» (1 Co 15, 28).
DEUXIÈME PARTIE
CARITAS
L’EXERCICE DE L’AMOUR
DE LA PART DE L’ÉGLISE
EN TANT QUE «COMMUNAUTÉ D’AMOUR»
La charité de l\'Église comme manifestation de
l\'amour trinitaire
19. «Tu vois la Trinité quand
tu vois la charité», écrivait saint Augustin.[11]
Dans les réflexions qui précèdent, nous avons pu fixer notre regard sur
Celui qui a été transpercé (cf. Jn 19, 37; Za,12, 10),
reconnaissant le dessein du Père qui, mû par l\'amour (cf. Jn 3,
16), a envoyé son Fils unique dans le monde pour racheter l\'homme.
Mourant sur la croix, Jésus – comme le souligne l’Évangéliste – «remit
l\'esprit» (Jn 19, 30), prélude du don de l’Esprit Saint qu’il
ferait après la résurrection (cf. Jn 20, 22). Se réaliserait ainsi
la promesse des «fleuves d\'eau vive» qui, grâce à l’effusion de l’Esprit,
jailliraient du cœur des croyants (cf. Jn 7, 38-39). En effet,
l’Esprit est la puissance intérieure qui met leur cœur au diapason du cœur
du Christ, et qui les pousse à aimer leurs frères comme Lui les a aimés
quand il s’est penché pour laver les pieds de ses disciples (cf. Jn
13, 1-13) et surtout quand il a donné sa vie pour tous (cf. Jn 13,
1; 15, 13).
L’Esprit est aussi la force
qui transforme le cœur de la Communauté ecclésiale, afin qu’elle soit,
dans le monde, témoin de l’amour du Père, qui veut faire de l’humanité,
dans son Fils, une unique famille. Toute l’activité de l’Église est
l’expression d’un amour qui cherche le bien intégral de l’homme: elle
cherche son évangélisation par la Parole et par les Sacrements, entreprise
bien souvent héroïque dans ses réalisations historiques; et elle cherche
sa promotion dans les différents domaines de la vie et de l’activité
humaines. L’amour est donc le service que l’Église réalise pour aller
constamment au-devant des souffrances et des besoins, même matériels, des
hommes. C’est sur cet aspect, sur ce service de la charité, que je
désire m’arrêter dans cette deuxième partie de l’Encyclique.
La charité comme tâche de
l’Église
20. L’amour du prochain,
enraciné dans l’amour de Dieu, est avant tout une tâche pour chaque
fidèle, mais il est aussi une tâche pour la communauté ecclésiale entière,
et cela à tous les niveaux: de la communauté locale à l’Église
particulière jusqu’à l’Église universelle dans son ensemble. L’Église
aussi, en tant que communauté, doit pratiquer l’amour. En conséquence,
l’amour a aussi besoin d’organisation comme présupposé pour un service
communautaire ordonné. La conscience de cette tâche a eu un caractère
constitutif dans l’Église depuis ses origines: «Tous ceux qui étaient
devenus croyants vivaient ensemble, et ils mettaient tout en commun; ils
vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre
tous selon les besoins de chacun» (Ac 2, 44-45). Luc nous raconte
cela en relation avec une sorte de définition de l’Église, dont il énumère
quelques éléments constitutifs, parmi lesquels l’adhésion à
«l’enseignement des Apôtres», à «la communion» (koinonía), à «la
fraction du pain» et à «la prière» (cf. Ac 2, 42). L’élément de la
«communion» (koinonía), ici initialement non spécifié, est
concrétisé dans les versets qui viennent d’être cités plus haut: cette
communion consiste précisément dans le fait que les croyants ont tout en
commun et qu’entre eux la différence entre riches et pauvres n’existe plus
(cf. aussi Ac 4, 32-37). Cette forme radicale de communion
matérielle, à vrai dire, n’a pas pu être maintenue avec la croissance de
l’Église. Le noyau essentiel a cependant subsisté: à l’intérieur de la
communauté des croyants il ne doit pas exister une forme de pauvreté telle
que soient refusés à certains les biens nécessaires à une vie digne.
21. Une étape décisive dans
la difficile recherche de solutions pour réaliser ce principe ecclésial
fondamental nous devient visible dans le choix de sept hommes, ce qui fut
le commencement du ministère diaconal (cf. Ac 6, 5-6). Dans
l’Église des origines, en effet, s’était créée, dans la distribution
quotidienne aux veuves, une disparité entre le groupe de langue hébraïque
et celui de langue grecque. Les Apôtres, auxquels étaient avant tout
confiés la «prière» (Eucharistie et Liturgie) et le «service de la
Parole», se sentirent pris de manière excessive par le «service des
tables»; ils décident donc de se réserver le ministère principal et de
créer pour l’autre tâche, tout aussi nécessaire dans l’Église, un groupe
de sept personnes. Cependant, même ce groupe ne devait pas accomplir un
service simplement technique de distribution: ce devait être des hommes
«remplis d’Esprit Saint et de sagesse» (cf. Ac 6, 1-6). Cela
signifie que le service social qu’ils devaient effectuer était tout à fait
concret, mais en même temps, c’était aussi sans aucun doute un service
spirituel; c’était donc pour eux un véritable ministère spirituel, qui
réalisait une tâche essentielle de l’Église, celle de l’amour bien ordonné
du prochain. Avec la formation de ce groupe des Sept, la «diaconia» – le
service de l’amour du prochain exercé d’une manière communautaire et
ordonnée – était désormais instaurée dans la structure fondamentale de
l’Église elle-même.
22. Les années passant, avec
l’expansion progressive de l’Église, l’exercice de la charité s’est
affirmé comme l’un de ses secteurs essentiels, avec l’administration des
Sacrements et l’annonce de la Parole: pratiquer l’amour envers les veuves
et les orphelins, envers les prisonniers, les malades et toutes les
personnes qui, de quelque manière, sont dans le besoin, cela appartient à
son essence au même titre que le service des Sacrements et l’annonce de
l’Évangile. L’Église ne peut pas négliger le service de la charité, de
même qu’elle ne peut négliger les Sacrements ni la Parole. Quelques
références suffisent à le démontrer. Le martyr Justin ( vers 155) décrit
aussi, dans le contexte de la célébration dominicale des chrétiens, leur
activité caritative, reliée à l’Eucharistie comme telle. Les personnes
aisées font des offrandes dans la mesure de leurs possibilités, chacune
donnant ce qu’elle veut. L’Évêque s’en sert alors pour soutenir les
orphelins, les veuves et les personnes qui, à cause de la maladie ou pour
d’autres motifs, se trouvent dans le besoin, de même que les prisonniers
et les étrangers[12].
Le grand auteur chrétien Tertullien (après 220) raconte comment
l’attention des chrétiens envers toutes les personnes dans le besoin
suscitait l’émerveillement chez les païens
[13]. Et quand Ignace d’Antioche (vers 117) qualifie l’Église de Rome
comme celle «qui préside à la charité (agapè)»[14],
on peut considérer que, par cette définition, il entendait aussi en
exprimer d’une certaine manière l’activité caritative concrète.
23. Dans ce contexte, il peut
être utile de faire référence aux structures juridiques primitives
concernant le service de la charité dans l’Église. Vers le milieu du IV e
siècle, prend forme en Égypte ce que l’on appelle la «diaconie»;
dans chaque monastère, elle constitue l’institution responsable de
l’ensemble des activités d’assistance, précisément du service de la
charité. Depuis les origines jusqu’à la fin du VI e siècle se développe en
Égypte une corporation avec une pleine capacité juridique, à laquelle les
autorités civiles confient même une partie du blé pour la distribution
publique. En Égypte, non seulement chaque monastère mais aussi chaque
diocèse finit par avoir sa diaconie, institution qui se développera
ensuite en Orient comme en Occident. Le Pape Grégoire le Grand ( 604) fait
référence à la diaconie de Naples; en ce qui concerne Rome, les
documents font allusion aux diaconies à partir du VII e et du VIII e
siècles. Mais naturellement, déjà auparavant et cela depuis les origines,
l’activité d’assistance aux pauvres et aux personnes qui souffrent faisait
partie de manière essentielle de la vie de l’Église de Rome, selon les
principes de la vie chrétienne exposés dans lesActes des Apôtres.
Cette tâche trouve une expression vivante dans la figure du diacre Laurent
( 258). La description dramatique de son martyre était déjà connue par
saint Ambroise ( 397) et elle nous montre véritablement en son centre
l’authentique figure du Saint. À lui, qui était responsable de
l’assistance aux pauvres de Rome, a été accordé un laps de temps, après
l’arrestation de ses confrères et du Pape, pour rassembler les trésors de
l’Église et les remettre aux autorités civiles. Laurent distribua l’argent
disponible aux pauvres et les présenta alors aux autorités comme le vrai
trésor de l’Église[15].
Quelle que soit la crédibilité historique de ces détails, Laurent est
resté présent dans la mémoire de l’Église comme un grand représentant de
la charité ecclésiale.
24. Une référence à la figure
de l’empereur Julien l’Apostat (363) peut montrer encore une fois que la
charité organisée et pratiquée par l’Église des premiers siècles est
essentielle. Alors qu’il avait six ans, Julien avait assisté à
l’assassinat de son père, de son frère et d’autres de ses proches par des
gardes du palais impérial; il attribua cette brutalité – à tort ou à
raison – à l’empereur Constance, qui se faisait passer pour un grand
chrétien. Et de ce fait, la foi chrétienne fut une fois pour toutes
discréditée à ses yeux. Devenu empereur, il décida de restaurer le
paganisme, l’antique religion romaine, mais en même temps de le réformer,
de manière qu’il puisse devenir réellement la force entraînante de
l’empire. Dans cette perspective, il s’inspira largement du christianisme.
Il instaura une hiérarchie de métropolites et de prêtres. Les prêtres
devaient être attentifs à l’amour pour Dieu et pour le prochain. Dans une
de ses lettres[16],
il écrivait que l’unique aspect qui le frappait dans le christianisme
était l’activité caritative de l’Église. Pour son nouveau paganisme, ce
fut donc un point déterminant que de créer, à côté du système de charité
de l’Église, une activité équivalente dans sa religion. De cette manière,
les «Galiléens» – ainsi disait-il – avaient conquis leur popularité. On se
devait de faire de l’émulation et même de dépasser leur popularité. De la
sorte, l’empereur confirmait donc que la charité était une caractéristique
déterminante de la communauté chrétienne, de l’Église.
25. Arrivés à ce point, nous
recueillons deux éléments essentiels de nos réflexions:
a) La nature profonde de
l’Église s’exprime dans une triple tâche: annonce de la Parole de Dieu (kerygma-martyria),
célébration des Sacrements (leitourgia), service de la
charité (diakonia). Ce sont trois tâches qui s’appellent l’une
l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre. La charité n’est
pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait
aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une
expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer[17].
b) L’Église est la famille de
Dieu dans le monde. Dans cette famille, personne ne doit souffrir par
manque du nécessaire. En même temps, lacaritas-agapè dépasse aussi
les frontières de l’Église; la parabole du Bon Samaritain demeure le
critère d’évaluation, elle impose l’universalité de l’amour qui se tourne
vers celui qui est dans le besoin, rencontré «par hasard» (cf. Lc
10, 31), quel qu’il soit. Tout en maintenant cette universalité du
commandement de l’amour, il y a cependant une exigence spécifiquement
ecclésiale – celle qui rappelle justement que, dans l’Église elle-même en
tant que famille, aucun membre ne doit souffrir parce qu’il est dans le
besoin. Les mots de l’Épître aux Galates vont dans ce sens:
«Puisque nous tenons le bon moment, travaillons au bien de tous,
spécialement dans la famille des croyants» (6,10).
Justice et charité
26. Depuis le dix-neuvième
siècle, on a soulevé une objection contre l’activité caritative de
l’Église, objection qui a été développée ensuite avec insistance,
notamment par la pensée marxiste. Les pauvres, dit-on, n’auraient pas
besoin d’œuvres de charité, mais plutôt de justice. Les œuvres de charité
– les aumônes – seraient en réalité, pour les riches, une manière de se
soustraire à l’instauration de la justice et d’avoir leur conscience en
paix, maintenant leurs positions et privant les pauvres de leurs droits.
Au lieu de contribuer, à travers diverses œuvres de charité, au maintien
des conditions existantes, il faudrait créer un ordre juste, dans lequel
tous recevraient leur part des biens du monde et n’auraient donc plus
besoin des œuvres de charité. Dans cette argumentation, il faut le
reconnaître, il y a du vrai, mais aussi beaucoup d’erreurs. Il est certain
que la norme fondamentale de l’État doit être la recherche de la justice
et que le but d’un ordre social juste consiste à garantir à chacun, dans
le respect du principe de subsidiarité, sa part du bien commun. C’est ce
que la doctrine chrétienne sur l’État et la doctrine sociale de l’Église
ont toujours souligné. D’un point de vue historique, la question de
l’ordre juste de la collectivité est entrée dans une nouvelle phase avec
la formation de la société industrielle au dix-neuvième siècle. La
naissance de l’industrie moderne a vu disparaître les vieilles structures
sociales et, avec la masse des salariés, elle a provoqué un changement
radical dans la composition de la société, dans laquelle le rapport entre
capital et travail est devenu la question décisive, une question qui, sous
cette forme, était jusqu’alors inconnue. Les structures de production et
le capital devenaient désormais la nouvelle puissance qui, mise dans les
mains d’un petit nombre, aboutissait pour les masses laborieuses à une
privation de droits, contre laquelle il fallait se rebeller.
27. Il est juste d’admettre
que les représentants de l’Église ont perçu, mais avec lenteur, que le
problème de la juste structure de la société se posait de manière
nouvelle. Les pionniers | |