Pourquoi se soucier de l'unité
chrétienne? Parce que je crois en Dieu qui est Sainte Trinité. Lors de
la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome, nous chantons: «
Aimons-nous les uns les autres, afin que dans un même esprit nous
confessions le Père, le Fils et le saint Esprit, Trinité
consubstantielle et indivisible. » Quel lien y a-t-il entre l'amour
mutuel et la foi en la Trinité? Dieu est amour, nous dit saint Jean
dans sa première épître. Mais l'amour de soi, égoïste, isolé, n'est
pas la plénitude de l'amour. L'amour signifie la présence d'un autre,
d'un tu aussi bien que d'un je. L'amour est don, échange, communion.
La doctrine de la Sainte Trinité est une façon d'affirmer que tout
ceci est vrai, non seulement pour les humains, mais aussi pour Dieu.
Le Dieu chrétien, dit Karl Barth, n'est pas un Dieu solitaire. Dieu
n'est pas simplement une monade, un seul, s'aimant lui-même. Dieu est
triade, Père, Fils et saint Esprit, s'aimant mutuellement, dans un
mouvement incessant de perichôrisis, depuis toute éternité. Depuis
toute éternité, la première Personne de la Trinité dit à la deuxième:
« Tu es mon Fils bien-aimé ». Depuis toute éternité, la deuxième
Personne répond à la première: « Abba, Père ! » Depuis toute éternité,
la troisième personne scelle ce dialogue. Dieu n'est donc pas
seulement amour de soi, mais amour mutuel ; pas seulement personnel,
mais interpersonnel ; il n'est pas seulement unité, mais union. Comme
l'a dit l'un des plus grands théologiens grecs de notre temps, le
Métropolite Jean Zizioulas de Pergame, l'être de Dieu est relationnel.
Sans le concept de communion, continue-t-il, il est impossible de
parler de Dieu.
Nous sommes faits à l'image de Dieu, c'est-à-dire que nous sommes des
icônes vivantes du Dieu-Trinité. Tout ce que je viens de dire au sujet
de la Trinité s'applique donc aussi à l'être humain. « Dieu est
amour », nous dit saint Jean. Le grand prophète anglais du XVIIIe
siècle William Blake a étendu cette vérité en affirmant « L'Homme
est amour ». Dieu n'est pas amour de soi, mais amour mutuel. Ainsi
en est-il de la personne humaine à l'image de Dieu. Le Dieu-Trinité
est un je-tu trine. Les humains deviennent humains précisément à
travers des relations je-tu. Le Dieu-Trinité est échange, don de soi ;
ainsi en est-il des humains. L'être de Dieu est relationnel ; l'être
humain aussi. La doctrine de la Sainte Trinité veut donc dire ceci
pour toi et moi, personnellement: en tant que personnes humaines, nous
sommes ce que nous sommes uniquement en relation avec d'autres
personnes. Il n'y a pas de véritable personne s'il n'y a pas au
moins deux personnes, mais mieux encore, trois personnes, en
communication les unes avec les autres. J'ai besoin de toi pour être
moi-même.
Le Père Paul Florensky, savant et
théologien qui mourut dans les camps de Staline, affirme: « Entre la
Trinité et l'enfer, il n'y a aucun autre choix ». Soit nous nous
aimons les uns les autres, à l'image du Dieu-Trinité, soit nous
perdons toute joie et tout sens. « L'enfer, c'est les autres », dit
Sartre, et il est vrai que nous éprouvons souvent ce sentiment ! Mais
T. S. Eliot se rapproche beaucoup plus de la vérité lorsqu'il dit: «
L'enfer, c'est soi-même, l'enfer, c'est la solitude, les autres
n'étant que des projections. »
Une histoire nous est racontée dans
les Apophtegmes des Pères du Désert. Saint Macaire marchait dans le
désert d'Égypte, lorsqu'il aperçut sur le bord du chemin un crâne. Il
le tapa avec son bâton, et demanda:
« - Qui es-tu? »
Le crâne répondit: J'étais un prêtre
païen. - Où es-tu maintenant?
- Je suis en enfer.
- Et comment est-ce, là-bas?
- Voici la nature de notre tourment: nous sommes attachés deux par
deux, dos à dos, et nous ne pouvons pas voir nos visages. »
Voilà l'essence de l'enfer: ne pas être capable d'entrer en relation,
ne pas être capables d'aimer, ne pas pouvoir voir la face de l'autre.
Le mot grec pour personne est prosopon, ce qui veut justement dire
visage: je ne suis une personne à l'image du Dieu Trinité que si je
regarde les visages des autres personnes et les regarde dans les yeux,
et que je les laisse regarder dans mes yeux.
Au début de l'ère moderne, au début du XVIIè siècle, René Descartes
prit comme point de départ de sa philosophie Cogito ergo sum, je
pense, donc je suis. Sa vision plutôt étroite de l'être humain comme
être pensant est peut-être responsable de nombreux problèmes
d'aujourd'hui. Combien est-il mieux d'affirmer Amo ergo sum,
j'aime, donc je suis. Mieux encore, Amor ergo sum, je suis aimé,
donc je suis. Le grand théologien roumain Dumitru St_niloae
affirme que dans la mesure où je ne suis pas aimé, je suis
incompréhensible à moi-même.
Parce que je crois tout ceci à propos de la Trinité, et parce que je
crois aussi ceci à propos de l'être humain à l'image de la Trinité, je
dois être concerné par la réconciliation, le dépassement des divisions
au sein de l'humanité, et plus particulièrement parmi les chrétiens.
Parce que je suis une icône vivante de la Trinité, la restauration de
la communion eucharistique de tous les chrétiens doit être une
préoccupation pour moi. On peut ici paraphraser le Père St_niloae:
dans la mesure où je ne suis pas aimé par mes frères chrétiens, dans
la mesure où je ne les aime pas, je suis inintelligible à moi-même. Ma
propre appartenance ecclésiale devient insensée. Voilà pour moi le
commandement oecuménique, vu dans le contexte de la doctrine de la
Sainte Trinité. J'ai besoin de toi pour être moi-même ; nous avons
besoin les uns des autres pour être nous-mêmes.
Révisée le 8 janvier 2004
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