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  Théologie de la libération ... Medjugorje

Dossier :

Présentation :...

Extraits :  Il est temps d’élaborer une synthèse entre les instances de la théologie de la libération, comme réflexion critico-constructive de la pratique de l’Église dans le domaine de la justice et de la paix, et la doctrine sociale, qui bien que courageuse, nécessite une réflexion territoriale.

 Hans-Magnus Enzensberger,    on considère aujourd’hui que le monde est marqué par « l’analphabétisme secondaire ». C’est une conséquence de la pensée hétéroclite de la macro-structure des média, marquée par les images et les messages éphémères....L’analphabète secondaire du premier niveau s’excuse en reprenant l’ancien adage primum vivere, deinde philosophari. Mis à part que le deinde n’arrive presque jamais,

en z relations .... mmm

 

 

 

SÉMINAIRE DE PRIÈRE ET DE FORMATION

Pour les responsables des centres de paix, des groupes de prière et pour les organisateurs de pèlerinages

NEUM

19 - 24 mars 2000

 

 

PROGRAMME

 

1. Les prophètes dans l’Ancien Testament et dans la Tradition de l’Église, Ivica Vidović

2. Medjugorje – le don d’un troisième œil, Alphonse Sarrach

3. L’Église face au monde d’aujourd’hui : une tente dressée au seuil du millénaire, Sabino Palumbieri

 

CONFÉRENCES

Ivica Vidović,

LES PROPHÈTES DANS L’ANCIEN TESTAMENT ET DANS LA TRADITION DE L’ÉGLISE

Le principal thème traité par les prophètes dans l’Écriture Sainte est la relation de l’homme à Dieu. Les prophètes l’annoncent comme la caractéristique principale de la vie humaine, le fondement de l’existence de l’homme, et d’une manière toute particulière, de l’existence du peuple élu. La relation juste à Dieu est vitale, car le bonheur, le succès, le sens, tout comme le malheur, l’échec, le non-sens de l’existence humaine en découlent. Le fondement de l’existence du peuple élu est sa relation à Dieu qui s’est révélé dans l’histoire. Pour les prophètes de l’Ancienne Alliance, croire en Dieu signifie comprendre sa signification pour la vie de l’individu et du peuple tout entier. La question de la relation entre Dieu et le peuple élu inclut deux autres questions : celle du fondement de la relation de Dieu à son peuple, et celle des obligations du peuple et des attentes qui découlent de cette relation. Bien évidemment, une autre question se pose : comment expliquer les données historiques à partir de cette relation unique ? Toute l’histoire du peuple élu se comprend dans la perspective du premier commandement du Décalogue – Yahvé seul est Dieu. Il n’y a pas d’autre dieu en dehors de Lui.

Pour les prophètes, l’histoire du Royaume Juif commence par une demande inouïe : Israël veut avoir un autre roi en dehors de Yahvé, le seul Roi de son peuple. Au côté de mispat YHWH apparaît alors la législation royale. Pour les prophètes, il est donc évident que toute l’histoire du royaume ne pourra finir que par une catastrophe – celle de l’exil. Israël n’a pas observé le premier commandement – YHWH seul – « Yahvé seul est Dieu ». Toute l’histoire est évaluée en fonction de la fidélité ou de l’infidélité à Dieu.

Yahvé est le Dieu qui se révèle par la parole, ce qui le différencie de la pensée grecque, pour qui Dieu est un idéal esthétique. Dieu de la Révélation est le Dieu qui révèle sa parole. Il appelle, Il commande, Il promet. Le Dieu de l’élection ne se présente pas aux hommes comme un objet de contemplation esthétique. Les fondements de sa révélation sont le dialogue et l’obéissance, ou plus simplement : Yahvé ne peut être vu, mais Il peut être entendu. Yahvé se tient au centre de la pensée prophétique, mais ne peut être représenté par des images, des statues ou la matière, quelle qu’elle soit. Yahvé se révèle dans l’histoire comme un grand JE – ani hu – JE SUIS. Ce JE parle, travaille, décide, ce JE ne se laisse identifier dans aucun endroit précis ni sous aucune forme précise. L’individu se comprend en fonction de son obéissance ou de sa désobéissance à la Parole – la Loi de Yahvé.

LA NOTION DE PROPHÈTE

Le mot hébreu nâbi, prophète, est dérivé du mot acadien nabu qui signifie appeler, annoncer, signifier. Selon la parallèle grecque, le prophète est celui qui appelle, qui proclame, qui annonce, mais peut également être interprété par celui qui est appelé, qui est convié. Derrière la forme passive de ce mot se cache Dieu qui est actif, Dieu qui appelle.

Le mot nabi – prophète – est cité 309 fois dans l’Ancien Testament. Dans les plus anciens textes bibliques, le prophète est désigné comme « homme de Dieu » (‘isch ha’aelohim) ou bien comme « voyant » (ro’oh, hozsh). Il semble que la désignation « homme de Dieu » était réservée aux grands leaders du peuple élu, comme Moïse (Dt 33,1) et David (Ne 12,24.36). Le prophète Élie porte ce titre d’une manière toute spéciale (29 fois). Cette désignation signifie la grande proximité du prophète avec Dieu, avec celui qui l’a appelé.

Le voyant possède la capacité de découvrir ce qui est caché ou ce qui va arriver (1S 9, 9-19). Chez le voyant est souligné ce qu’il voit, chez le prophète - ce qu’il dit (Is 30,10). Le prophète fait l’expérience de la révélation de Dieu à travers des images – il « voit », ou comme une révélation de la parole – il « entend ». Le prophète voit des « visages » (cf. Am 9,1s ; Is 6,1s), mais également des relations entre ce que les autres ne voient pas. Il voit plus « profond » et plus « loin ». Les événements quotidiens ont pour lui une signification particulière, ils servent de symboles pour la volonté de Yahvé : un simple panier « plein de fruits » devient pour Amos le symbole du peuple maintenant « mûr » pour l’exil (cf. Am 8,1-2), ou bien la problématique conjugale devient pour Osée le symbole de la relation d’Israël à son Dieu (cf. Ho 1,2s). Le prophète reconnaît des signes de Dieu dans les événements quotidiens. La caractéristique principale de l’activité prophétique est sa parole. Le prophète est l’homme de la « parole ». La parole de Yahvé « vient » à lui, Yahvé lui « parle » (cf. Os 12,11). La parole que Dieu adresse à l’homme fait de lui un vrai prophète.

Chez tous les prophètes de l’Ancien Testament, on peut dénoter trois caractéristiques qui se recoupent, se croisent, et qui sont essentielles pour le prophétisme authentique : le prophète vit une relation particulière à Dieu, relation fondée sur son expérience personnelle. Au début de leur existence prophétique, la majorité des prophètes fait une expérience particulière de Dieu : le prophète est élu de Dieu, il est « mis à part », « la main de Yahvé l’a touché » (Jr 1,9), elle repose sur lui (Ez 3,14), Yahvé s’est saisi de lui, l’a maîtrisé, l’a séduit, l’a fasciné (Jr 20,7) ; le prophète saisi par l’Esprit (Ez 2,2) est l’homme de l’Esprit (Os 9,7). C’est ainsi que le prophète devient « l’homme de Dieu » - titre spécifique donné aux prophètes, par exemple dans 1S 2,27s. Le prophète est l’ami de Dieu, le confident de Dieu, « le serviteur de Yahvé » - ebed Yahvé. L’élection prophétique inclut toutes ces particularités.

La mission est une autre caractéristique du prophète. Il est élu et envoyé par Yahvé. Pour la mission prophétique, Yahvé lui a donné son Esprit dans la force duquel il se présente au nom de Dieu, parle en son nom, devient « sa bouche » (cf. Is 6,8 ; Jr 1,7) Au nom de sa mission, le prophète peut dire à ses auditeurs : « Écoutez la parole de Yahvé » et peut donner à sa parole prophétique l’adjectif de « parole de Yahvé ». Ce parler au nom et à la place de Yahvé est une des principales caractéristiques du vrai prophétisme.

Le prophète n’est pas seulement celui qui parle au peuple au nom de Yahvé, mais également celui qui s’adresse à Dieu au nom d’Israël, manifesté de manière particulière dans la prière d’intercession du prophète (par exemple 1S 12,17-25 ; Am 7,2 ; Jr 18,20). Le prophète joue le rôle d’intermédiaire entre Yahvé et son peuple, le peuple et Yahvé.

Le service prophétique inclut également celui de gardien : le prophète veille sur Israël (cf. Ez 3,17). Le prophète est comme un berger responsable de son troupeau (cf. Ez 17-21).

DIVERS GROUPES PROPHÉTIQUES DANS L’ANCIEN TESTAMENT

Dans les textes de l’Ancien Testament, nous trouvons plusieurs catégories de prophètes :

a) La catégorie la plus ancienne rencontrée dans l’Ancien Testament a pour caractéristique principale l’extase ; ces prophètes parcourent Israël et entrent - à l’aide d’instruments de musique - en état d’extase. Dans cet état, ils prononcent un message (cf. glossolalie – 1Co 14). Leur extase a un effet « contagieux » : on trouve même le roi Saül « parmi les prophètes » (1S 10,5s ; 1S 19,18s). La Bible considère les prophètes de Baal comme des extatiques (1R 18,19-40). Ces prophètes exercent une attirance sur Israël (1S 10,5s), mais certains les considèrent comme « fous » (Ho 9,7).

b) Dans les Premier et Deuxième livres des Rois, nous trouvons une communauté de prophètes portant des caractéristiques du monachisme ; on parle des « fils » des prophètes.

Ces communautés de prophètes se forment autour des grands personnages prophétiques, comme par exemple le prophète Élie (2R 2,3s). Élie s’engage contre le syncrétisme qui apparaît dans le peuple à son époque. Il combat pour Yahvé, le seul Dieu, et pour la pureté de la foi en ce vrai Dieu. Il y a effectivement un danger que la foi en Yahvé, le seul Dieu, se mélange avec la foi en des dieux de peuples païens fondée sur des phénomènes naturels.

Le prophète agit en « père » pour ses « fils » qui sont assis à ses pieds, qui apprennent de lui et qui habitent avec lui. Nous trouvons ces communautés rassemblées autour des prophètes, mais également autour des sanctuaires (1R 13,11 : des prophètes rassemblés autour du sanctuaire de Béthel ; 2R 2,35 : des prophètes rassemblés autour des sanctuaires de Gilgal, de Jéricho, de Béthel). Chez ces prophètes, l’extase ne joue plus le même rôle que chez les prophètes plus anciens. C’est le don de l’Esprit qui caractérise ce groupe. Ce charisme se manifeste à travers leurs actions miraculeuses (2R 2,19-22.23-25 ; 4,1-7.18-37). Ils sont particulièrement préoccupés par ce qu’on appellerait aujourd’hui le salut des âmes (cf. Elisée : 2R 4,1-7.8-37 ; 5,1-14).

c) L’Ecriture Sainte connaît également des prophètes « officiels », prophètes « du culte », rattachés aux sanctuaires. Ils se distinguent des prophètes qui dans leur critique n’épargnent ni le temple, ni les prêtres y exerçant leur service. Les prophètes du culte trouvent leur place auprès des prêtres au service du culte. Leur rôle est de prophétiser à la demande - au peuple et au roi. Ils bénéficient d’une grande influence à la cour royale (cf. 1R 1,8) et développent un langage prophétique qui leur est propre.

d) Avec l’établissement du royaume en Israël, le mouvement prophétique entre dans une nouvelle phase. Extases, présages et miracles passent au second plan, alors que la parole, l’annonce de la parole, devient primordiale. Les prophètes s’éloignent de plus en plus du culte, de l’institution, de la cour royale. Depuis Amos jusqu’à Malachie, la parole est la caractéristique et le moyen principal du prophétisme. Le prophète agit seulement par des signes qui ne sont pas une illustration, mais une manifestation de la parole (cf. Ho 1,4.6.9 ; Is 7,3 ; 8,3 ; 20,2 ; Jr 16,2.5.8).

e) L’action des prophètes

L’action prophétique peut se diviser en trois époques classiques :

1. L’époque de la chute du royaume du Nord (vers 721 avant le Christ)

2. L’époque de la chute du royaume du Sud (vers 597/87 avant le Christ)

3. L’époque de l’exil (vers 539 avant le Christ)

Les prophètes adressent leur message à leur peuple (Israël), mais également à tous les peuples. Leur message concerne le passé, le présent et l’avenir. La dimension de l’avenir se caractérise par l’annonce (l’avenir est lié au présent, à ce à quoi l’individu est confronté dans le présent), et non par la voyance (les présages).

L’Ancien, tout comme le Nouveau Testament connaissent tant les prophètes que les prophétesses : Myriam, Déborah, la femme du prophète Isaïe (cf. Is 8,3), la prophétesse Hulda. Les prophètes annoncent que l’esprit prophétique doit s’emparer du peuple tout entier, (cf. Ba 11,29 ; Jl 3,1-5), que tout le peuple doit devenir prophétique.

LES THÈMES PRINCIPAUX DES ANNONCES PROPHÉTIQUES

La tâche du prophète est de révéler la parole par laquelle Dieu exprime Sa volonté. La révélation de la parole de Dieu se manifeste de diverses manières. Le plus souvent, il s’agit d’un message où Yahvé appelle à la fidélité à sa Loi : cette parole contient une menace, dans le cas où le peuple persévère sur le chemin qui mène à la ruine, et une promesse du salut, s’il obéit à la parole.

L’Ancien Testament met en évidence le prophétisme comme un phénomène complexe qui ne se laisse pas réduire à un dénominateur commun. Néanmoins, il comporte des règles qui le régissent et des caractéristiques communes.

Indépendamment de certains prophètes qui se distinguent par le style et le contenu de leur discours, on trouve chez les prophètes certaines similitudes faciles à constater.

L’annonce du jugement

La caractéristique principale des « anciens prophètes » d’avant l’exil est l’avertissement, la menace du châtiment. Le message prophétique s’adresse tant aux représentants du peuple qu’aux groupes à l’intérieur du peuple qui se sont éloignés de la foi « d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Ces prophètes annoncent le châtiment de Dieu qui se manifeste à travers la sécheresse, les tremblements de terre, la guerre. Et pourtant, l’annonce de ces châtiments comprend un appel à la conversion. Le malheur qui frappe le peuple ou l’individu est considéré comme un châtiment pour le péché du peuple tout entier, des individus ou des représentants du peuple. Pour les prophètes, le péché est le comportement du peuple contraire à l’action de Dieu dans l’histoire. Isaïe appelle ainsi à la conversion le peuple qui cherche la sécurité en dehors de son Dieu. Amos et Michée annoncent les châtiments qui frapperont le peuple en raison du non respect de la loi de Dieu. Osée, Jérémie et Ezéchiel dénoncent l’infidélité du peuple qui se détourne de Yahvé et qui s’adresse aux dieux étrangers.

L’annonce du salut

Le message du salut n’est pas fondé sur la question de ce qui doit venir après le jugement de Dieu, mais sur la volonté de Dieu qui cherche le salut de son peuple. Dieu est celui qui veut sauver son peuple. Le salut n’est pas conditionné (comme le châtiment, qui vient comme conséquence du péché). Dans le message du salut, Dieu promet son aide à son peuple (cf. Is 41,17s). Ce qui doit venir est déjà décrit dans l’annonce du salut (Is 11,1s). L’annonce du salut prédomine au temps de l’exil et après l’exil. Le salut annoncé par les prophètes doit se manifester dans divers domaines : l’établissement d’une nouvelle relation entre Dieu et le peuple élu, le rétablissement de l’état national, la libération nationale et politique. Le salut promis par Dieu ne viendrait pas parce que le peuple se serait amélioré, il ne se fonde pas sur la fidélité et la conversion du peuple, mais uniquement sur la volonté, la fidélité, la sainteté de Dieu - sur son amour envers son peuple.

En vertu de cet appel et de leur réflexion personnelle, les prophètes représentent l’exemple de l’Israélite fidèle. Ils mettent en évidence qu’il est possible de faire l’expérience de Dieu, bien qu’elle soit souvent douloureuse (cf. « Les lamentations de Jérémie »). Les prophètes annoncent que la parole de Dieu possède la puissance de transformer l’homme.

Les prophètes de l’Ancienne Alliance sont caractérisés par « la sobre ivresse » de la parole de Dieu (cf. Jr 15,16 ; 23,9.29) ; l’existence du prophète s’efface dans la force de son annonce prophétique.

L’Ancien Testament considère le prophète comme une personne particulièrement appelée par Dieu pour annoncer sa parole, pour avertir, consoler, enseigner, orienter. Le prophète est entièrement dépendant de Dieu qui l’a appelé, il est responsable uniquement devant Lui.

La problématique fondamentale rencontrée par les prophètes est le syncrétisme du peuple juif, la disparition d’une juste relation à Yahvé, l’infidélité au premier commandement du décalogue – Yahvé seul est Dieu.

LE MESSAGE PROPHÉTIQUE DU NOUVEAU TESTAMENT

Dans le Nouveau Testament, on trouve 144 fois le mot prophète : le plus souvent chez Mathieu (37 fois) et chez Luc (29 fois dans son évangile, 30 fois dans les Actes). Le mot signifie celui qui annonce ou interprète la parole de Dieu. Le mot prophète désigne tant les prophètes de l’Ancienne Alliance que Jean Baptiste, Jésus, ou un autre personnage annonçant la venue du royaume des cieux, mais également les chrétiens possédant le charisme de prophétie.

Les personnes qui annoncent la Parole sont appelées prophètes, prophétesses.

Le prophétisme du Nouveau Testament manifeste des analogies avec celui de l’Ancien Testament : le prophétisme de l’avertissement (cf. 1Co 14,3.31), le prophétisme qui indique des événements à venir (cf. Mt 26,68 ; 15,7).

Dans le Nouveau Testament, la notion de prophète concerne :

Les prophètes de l’Ancienne Alliance

Le prophète de l’Ancienne Alliance est celui qui prononce les paroles de Dieu, il est « la bouche de Dieu » (Is 15,19). Le Nouveau Testament considère que les prophètes de l’Ancienne Alliance annonçaient ce qui allaient venir en Jésus Christ (cf. Mt 1,23 ; 2,5s.17s.23). Pour Mathieu, l’Ancienne Alliance possède une autorité absolue : ce que les prophètes ont annoncé est accompli en Jésus Christ. Les prophéties de l’Ancienne Alliance permettent de reconnaître Jésus comme le Messie promis. Ce qui frappe tout particulièrement, c’est la similitude entre la mort en martyr du prophète et la mort de Jésus (cf. Mt 23,31 ; Mt 23,37 ; Ac 7,52). Le Judaïsme à l’époque de Jésus et au temps des premiers chrétiens considère le martyre comme l’essence de l’image du prophète (cf. Mt 23,25).

Jean Baptiste

Dans le Nouveau Testament, Jean Baptiste est appelé prophète. Son annonce rappelle le style des prophètes de l’Ancienne Alliance : il annonce le jugement et appelle à la conversion. Dans son annonce, il appelle à la conversion morale et remet en question la conscience religieuse des Juifs. Il appelle à un baptême qui se distingue du lavement rituel par lequel les prosélytes s’approchent du judaïsme, mais également distinct du lavement pratiqué par la communauté de Qumran : le baptême de Jean est le signe des temps eschatologiques qui commencent et signifie la conversion intérieure – condition du salut. Il n’est donc pas étonnant que les contemporains de Jean se posent la question s’il n’était pas le prophète eschatologique annoncé (cf. Mt 11,8s). Le Nouveau Testament voit en Jean le Précurseur, celui qui annonce, qui « rend témoignage » (Jn 1,36) du prophète eschatologique qui est apparu en la personne de Jésus de Nazareth. Le baptême de Jean annonce le baptême chrétien.

Jésus Christ

Le Nouveau Testament n’applique que rarement le mot prophète à Jésus : « le monde » qui l’écoute l’appelle ainsi (cf. Mc 6,15). Dans les évangiles, Jésus lui-même ne se donne jamais ce nom. Pour le Nouveau Testament, Jésus est plus qu’un prophète (cf. Mt 12,41). Il ne fait pas qu’annoncer le salut : en sa personne, le salut est déjà présent (cf. Lc 10,24).

Les chrétiens

Dans la première communauté chrétienne, certains membres sont gratifiés de l’esprit de prophétisme. Leur présence dans la communauté signifie que la communauté toute entière possède l’Esprit. Ce don a probablement été institutionnalisé très tôt : il obtient une place précise dans la communauté, il est lié à un service précis rendu à la communauté. Les personnes qui ont le charisme de l'Esprit sont placées au même rang que « les apôtres et les docteurs » (1Co 12,28s, Ep 4,11), ou « les apôtres et les saints » (Ap 18,20).

Dans les communautés pauliniennes, le devoir des personnes possédant ce don de l’Esprit est d’avertir la communauté (cf. 1Co 14,3.24s,31), de la consoler (1Co 14,23s), de l’édifier (1Co 14,3), de lui révéler les secrets et la science (1Co 13,2). La révélation prophétique doit être faite par des paroles compréhensibles et sans exaltation inutile (1Co 12,1 ; 14,15s.23s). Le souci de Paul est que l’ordre et la paix règnent dans les communautés, surtout lors des liturgies ; il interdit que plusieurs prophètes prophétisent en même temps. Selon lui, les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes (1Co 14,32). Cette « soumission » doit être comprise comme soumission à l’ordre et à la paix qui vient de Dieu. Le prophète doit également savoir se taire.

Selon la lettre aux Ephésiens (Ep 2,20) les prophètes sont inscrits dans les fondements de la communauté, ce qui fait entendre que le temps du « prophétisme », du service prophétique, est passé, et que désormais le prophétisme est inscrit dans les « fondements de la communauté ».

Les avertissements contre les faux prophètes, que nous trouvons dans les synoptiques, indiquent que la première communauté chrétienne comptait probablement un grand nombre de prophètes.

Les Actes des Apôtres parlent à plusieurs endroits du prophétisme et des prophètes. La raison est à rechercher dans la théologie de l’évangéliste Luc, qui regroupe toute l’histoire de l’humanité en trois périodes (le temps d’Israël, le milieu des temps, le temps de l’Église). La troisième période, celle de l’Église, commence avec l’événement de la Pentecôte (Ac 2,1s) et représente la plus grande partie des Actes des Apôtres. Cette troisième période est considérée comme le temps de l’Esprit, celui où tous les chrétiens possèdent le don de l’Esprit, le même que le Christ seul possédait dans la deuxième période. Le signe du temps de l’Esprit est évident dans le grand nombre de prophètes chrétiens mentionnés par le nom (cf. Ac 11,27s ; 13,1 ; 15,32 ; 21,9s), ainsi que dans la prise de conscience que tous les chrétiens sont porteurs de l’Esprit, et donc possèdent le don de prophétisme (Ac 2,17s ; 19,6).

L’auteur du Livre de la Révélation se donne le nom de prophète (Ap 22,9). Selon l’Apocalypse, le prophète reçoit la révélation des plans secrets de Dieu (1,1) dans des visions (6,1-19 ; 10). Le prophète avertit et console (ch. 2 et 3). Une importance particulière est accordée à sa parole (22,18s).

Selon le témoignage d’écrits tels que Didaché (10,7 ; 11,7-12 ; 13,1-7) et les Dialogues de Justin (82,1), le prophétisme a encore perduré quelque temps dans la première Église chrétienne. En raison des abus montanistes, il entre dans une profonde crise l’amenant à perdre de son importance, et il finit par progressivement disparaître. Peu à peu, le rôle des prophètes est repris par l’institution, en tant que seule interprète légitime de la Parole et de l’action de Dieu dans le monde.

L’Écriture Sainte et la Tradition de l’Église voient dans le prophète (non à titre exclusif, et avec une certaine méfiance) celui qui prédit des choses à venir, celles qui doivent avoir lieu. L’accomplissement de la prophétie distingue le vrai du faux prophète. Selon le Nouveau Testament, les prophètes et les prophéties de l’Ancien Testament se sont accomplis en Jésus Christ. Aux yeux des contemporains, Jésus porte les caractéristiques du prophétisme vétérotestamentaire : il prédit son propre sort et le sort de sa doctrine.

Le Nouveau Testament comprend la prophétie d’abord comme interprétation de la volonté de Dieu dans le présent, dans une situation précise, dans un endroit précis. Le prophète annonce ce que Dieu attend de l’homme dans une situation précise : son langage est d’abord celui du temps présent.

Le langage prophétique est fondamentalement déterminé par la parhésie – langage ouvert, courageux, intrépide, où l’on dit ce que l’on pense. L’autorité prophétique est fondée sur la parhésie, langage ouvert adressé au monde.

Parler d’une manière prophétique signifie la liberté de toute fausse considération, mais également la « disponibilité » à s’exposer à la Parole de Dieu. Parler d’une manière prophétique signifie « être appelé » au service prophétique : le prophète ne parle pas « de lui-même », par sa propre force et sa propre sagesse, mais par la puissance de Dieu. La vocation prophétique est charismatique, elle n’est pas liée à un service précis, mais à une situation précise où la Parole de Dieu doit être dite avec entière ouverture et avec courage.

LE « DISCERNEMENT DES ESPRITS » (1 Co 12,10)

Le service prophétique est fondamentalement lié à celui du discernement des esprits. Il y a des vrais et des faux prophètes : les faux prophètes confondent leurs propres opinions avec la Parole de Dieu. Déjà l’Ancien Testament connaît des personnages qui se présentent comme prophètes, sans être appelés ou envoyés par Dieu. Le Nouveau Testament en connaît également quelques-uns, et avertit la communauté de fidèles de ne pas leur accorder leur confiance (cf. Mt 7,15 ; 24,11 ; 1Jn 4,1), d’où la question des critères permettant de distinguer les vrais des faux prophètes. Dans le Nouveau et dans l’Ancien Testament, les critères de discernement des vrais et faux prophètes sont les mêmes. Pour l’Ancien Testament, la conscience personnelle du prophète d’être appelé est un des critères du discernement : la « souffrance » qui ne lui permet pas de contenir la parole de Dieu, mais l’oblige à la proclamer au nom de Yahvé (cf. Jr 20,9 ; 23,16 ; Am 3,8). Le Nouveau Testament connaît ce même critère charismatique : seul celui qui possède l’Esprit de Dieu peut discerner si quelqu’un parle dans l’Esprit (cf. 1Co 2,11). Ce critère subjectif est accompagné d’autres signes permettant de discerner le vrai du faux prophétisme : l’enracinement du message prophétique dans le message biblique, le fait que le message correspond à la situation à laquelle il se réfère, l’authenticité personnelle de la vie prophétique. Si la vie personnelle du prophète ne correspond pas aux exigences divines, il n’est pas un envoyé de Dieu (cf. Jr 23,14 ; 29,23). Selon la conviction chrétienne, le vrai prophète est celui qui met en pratique dans sa propre vie ce qu’il enseigne et ce qu’il prêche : sa vie doit porter « de bons fruits » (cf. Mt 7,16 ; Ap 2,20). Le message prophétique doit servir à l’édification et à l’encouragement de la communauté à laquelle il s’adresse (cf. 1Co 14,3). L’annonce prophétique doit être en accord avec les prophéties plus anciennes (cf. Jr 28,7s). Le prophétisme néotestamentaire doit être en accord avec l’annonce chrétienne fondamentale (1Jn 4,1s) ; 1Co 12,3). Le vrai prophète ne cherche aucun profit personnel, ne flagorne pas, n’accepte aucun compromis lorsqu’il est question du message de Dieu.

Le destin prophétique est étroitement lié à la vocation prophétique. Dès l’instant de l’appel, le prophète ne s’appartient plus à lui-même, mais à Dieu qui l’a appelé. Dieu non seulement appelle le prophète pour l’envoyer à son peuple, mais il le livre au peuple. La persécution à cause de la parole de Dieu – le martyre – fait partie de la dimension essentielle de l’existence prophétique biblique (cf. 1R 19,10.14 ; Jr 11,18s ; 20,2 ; 26,8s). La dimension tragique de leur vocation se laisse lire sur les visages des prophètes, mais elle apporte la bénédiction et le salut au peuple auquel ils sont envoyés (cf. Is 50,6 ; 52,14-53). Le Nouveau Testament reprend le thème du prophète persécuté et l’applique à Jésus et à ses disciples. Le destin de Jésus, comme celui de ses disciples, est un destin prophétique (cf. Mt 5,12 ; Lc 13,33).

Le prophète biblique est une personne attaquée de l’intérieur comme de l’extérieur, une personne qui souffre de la violence intérieure et extérieure, et pourtant, il vit sa vocation principalement comme une grâce et non comme un poids. Le prophète fait de temps en temps l’expérience d’une proximité de Dieu toute particulière, cette proximité lui donne la force de continuer à agir. Le prophète fait de temps en temps - et de manière toute spéciale - l’expérience de la confirmation de son élection prophétique : il éprouve l’amour de Dieu, l’amour de celui qui l’a appelé à être son témoin dans le monde (cf. Is 49,1-4), ce monde qui a oublié le premier commandement du Décalogue : « Et maintenant, Israël, que te demande Yahvé ton Dieu, sinon de craindre Yahvé ton Dieu, de suivre toutes ses voies, de l’aimer, de servir Yahvé ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme ? » (Dt 10,12).

 

Alphonse Sarrach

MEDJUGORJE – LE DON D’UN TROISIEME ŒIL

Si l’un d’entre vous a déjà rencontré des femmes indiennes, vêtues peut-être de saris pittoresques, il a sans doute remarqué que la plupart d’entre elles ont le front marqué d’un point rouge, dont la profonde signification demeure inconnue de la majorité des Indiens. Certains diront que c’est le signe des femmes mariées, mais à notre époque, même les petites filles sont marquées par ce signe. La vraie signification est plus profonde, et on peut l’entrevoir en regardant les représentations de divinités indiennes, y compris masculines : toutes ont un point rouge sur le front. Celui-ci a donc une signification religieuse. La réponse se trouve dans la Bhagavad-Gita, le livre saint des indiens, souvent comparé au Nouveau Testament. Ce livre décrit le point culminant d’une grande bataille sur le champ de Kuru (à proximité de la ville actuelle de New Delhi) entre deux tribus liées par des liens familiaux, mais entrées en conflit : les Pandava et les Kaurava. Lorsque le roi Arjuna, pouvoir suprême des Pandava, jette un regard sur l’autre camp, il y reconnaît de nombreux membres de sa famille, contre lesquels il doit se battre. Épouvanté, il jette son arme de son char. Le cocher se retourne et se laisse reconnaître comme étant Krishna, le Dieu Vishnu devenu homme, et lui enseigne le sens du devoir. Afin d’éliminer le doute qui l’habite, le roi, visiblement impressionné, obtient du cocher la grâce de contempler sa nature divine. Celui-ci prononce alors ces paroles décisives : « Mais tu ne pourras pas me voir avec tes yeux. Je te donne un œil divin. Regarde maintenant ma merveilleuse puissance divine ». (XI,8)

En d’autres termes, l’œil humain ne peut voir la nature divine, il s’y perd. Il faut une grâce particulière, un œil particulier, pour voir Dieu un tant soit peu Le saisir, et ce qui est encore plus important, comprendre les relations entre Dieu et l’univers, et avec toute sa création. Depuis que je me suis rendu pour la première fois à Medjugorje, cette image ne me quitte plus.

LA COLONNE DE LUMIÈRE

Au début des événements de Medjugorje, de nombreuses personnes qui se trouvaient dans la vallée pouvaient voir la croix sur la colline du Križevac se transformant en colonne de lumière. C’est une allusion à la colonne de feu qui, il y a trois mille ans, indiquait aux Israélites le chemin pour sortir d’Egypte : celui qui conduisait d’une culture corrompue au désert, lieu où Dieu prépare pour son peuple et pour toute l’humanité un catalogue de valeurs entièrement nouveau, qui permettra à la culture humaine et à la vie spirituelle de se développer selon Dieu.

Si l’on regarde les presque vingt ans de Medjugorje, on peut constater chez de nombreuses personnes l’apparition d’une nouvelle manière de concevoir le monde et les relations à Dieu. C’est comme si à Medjugorje la Vierge leur avait donné un « troisième œil » qui leur permet de poser un regard nouveau sur leur entourage et sur eux-mêmes.

Le fait d’être croyant ou incroyant détermine la manière de concevoir le monde – c’est indiscutable. Le fait de s’orienter vers la consommation ou vers le renoncement détermine fondamentalement le comportement de la personne. Investir dans le luxe ou rechercher une vie simple détermine la qualité d’une culture : celle du pouvoir ou celle du service. Cette distinction pourrait révolutionner l’histoire des hommes et donner une nouvelle dimension d’avenir qui se joue entre l’affrontement et la paix.

CHANGEMENT DE POINT DE VUE

Conversion signifie changement de point de vue. Suite à sa conversion, Saul de Tarse devient Paul qui, instantanément, pose un nouveau regard sur la personne de Jésus, son action sur la terre, son message, et sur les chrétiens. Ceci le rend apte à s’identifier à ceux qu’il avait persécutés. D’innombrables fois, la Gospa de Medjugorje a répété : « Décidez-vous en faveur de Dieu ! ».

La conversion, la décision en faveur de Dieu, a éveillé la nature prophétique de nombreux pèlerins, parfois de simples curieux. Prophétiser ne signifie naturellement pas prédire l’avenir – c’est un malentendu qui demande toujours une clarification - mais se souvenir de ce que Dieu a déjà révélé aux hommes. C’est un rappel et une orientation dans la manière de sortir d’une situation confuse et sans issue, la capacité de reconnaître le chemin que Dieu a indiqué il y a très, très longtemps. Le prophète pénètre avec son œil spirituel, éclairé par la grâce, les fausses lumières de son temps et les illusions dans lesquelles les hommes se sont égarés.

On peut rencontrer des personnes qui se présentent comme « Amis de Medjugorje » lors de nombreux rassemblements religieux, ecclésiaux, parfois non-confessionnels, au niveau national ou international, particulièrement lors des rassemblements de jeunes et des rencontres avec le Pape. Ils semblent représenter un noyau spontané, non-organisé, de nombreuses activités dans le monde. Ils connaissent les règles de jeu de la civilisation contemporaine, mettent les choses au point et sont présents partout où l’Esprit de Dieu, doucement et invisiblement, indique de nouveaux chemins.

Ils interviennent aussi activement dans des régions en crise et dans des conflits de nature spirituelle. Le prophète applique sa mission d’abord à lui-même. Ceci vaut également pour un mouvement prophétique. Cette application permet de mesurer si le message sur lequel il repose vient de Dieu ou de l’illusion humaine. Depuis le début, Medjugorje est sans cesse éprouvé dans une fournaise de calomnies, de soupçons et de méfiance, à commencer par les difficultés dans le diocèse de Mostar et jusqu’aux endroits les plus éloignés de la terre. Jusqu’à présent, Medjugorje a passé tous ces examens, mais doit se préparer à une nouvelle épreuve, peut-être plus grande encore, qui viendra dans le nouveau siècle. Il peut arriver qu’un prophète parle durement. Son devoir est de parler au peuple qui s’égare, parfois de parler à la conscience des dirigeants faibles ou hésitants. Et pourtant, il ne cherchera jamais à se mettre à la place de l’institution, à éliminer les responsables, comme le font souvent les révolutionnaires qui, une fois le pouvoir en place éliminé, s’érigent eux-mêmes en pouvoir. Agir ainsi, signifierait trahir sa propre mission. Le prophète demeure serviteur d’un autre qui lui est supérieur. Ceci concerne Medjugorje. Le prophète est obéissant. Il se met à l’écoute de la voix de Dieu. Ce qui frappe chez les personnes qui se rendent depuis des années à Medjugorje, ce n’est pas leur amour pour les discussions, mais leur capacité d’écoute. Ils ne se lassent jamais d’écouter. C’est ainsi qu’ils mûrissent intérieurement. Une telle attitude est un signe pour toute l’Église.

UNE MEILLEURE COMPRÉHENSION DE LA RÉALITÉ

Lors d’une rencontre de Medjugorje-Allemagne, Mgr Johannes Dyba, archevêque de Fulda, a appelé les pèlerins rassemblés dans sa cathédrale « une race d’endurcis ». On ne pourrait désirer une plus grande louange de la bouche d’un haut pasteur de l’Église. Il a ainsi souligné la constance et la persévérance qui caractérisent ces groupes.

Abraham Maslow, un des plus grands psychologues du XXe siècle, s’est rendu compte que dans son travail il traite principalement des personnes malades. Ceci l’a inspiré à examiner des personnes en bonne santé pour comprendre de quoi dépend leur santé. Maslow n’était pas particulièrement religieux, sa curiosité reposait entièrement sur son intérêt scientifique. Pendant des années, il recherchait donc des personnes qui se distinguent par leur santé mentale et corporelle, et il a fait une découverte surprenante. Nous mentionnerons seulement quelques caractéristiques essentielles qu’il ait pu constater chez ces personnes : elles possèdent une meilleure capacité d’appréhender la réalité, elles sont capables de s’accepter elles-mêmes telles qu’elles sont et leur nature telle qu’elle est, elles sont orientées vers un problème, elle possèdent la capacité d’apprécier certaines valeurs, un fort attrait pour ces valeurs et, le plus important, sont marquées par des expériences mystiques (Perte du Moi et l’expérience de la transcendance). En 1962, Maslow a formulé ses expériences : « Le peu que j’ai lu sur des expériences mystiques les mettait toujours en lien avec la religion, avec la vision du surnaturel. Comme la majorité des scientifiques, je fronçais les sourcils avec incrédulité et considérais tout cela comme un non-sens, une hallucination ou une hystérie, le plus probablement comme une pathologie… Mais les personnes qui m’ont relaté de telles expériences ne présentaient pas de signes pathologiques. C’était les personnes les plus saines que j’ai pu trouver. »

Sans exagération, on peut dire la même chose de nombreux groupes de Medjugorje. Certains évêques pourront le confirmer.

« Je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,6)

Depuis longtemps, la théologie a admis que « Gratia supponit naturam », que la grâce présuppose la nature. S’appuyant sur cette ancienne règle, il semble important de ne pas seulement écouter Dieu – comme le fait le prophète – mais également d’observer ce qui se passe dans la nature et dans l’histoire. Dieu n’agit pas en dehors de l’histoire, mais il la conduit. Si nous voulons reconnaître le caractère prophétique de Medjugorje, il nous faudra analyser avec précision les événements contemporains, surtout les grands changements, et chercher à voir s’il existe un lien entre les messages du ciel et les événements d’ici-bas.

UNE NOUVELLE ÉPOQUE

À partir de cet arrière-plan, deux constats de notre époque méritent une attention particulière. L’analyse systémique nous aide à comprendre certains liens, plus précisément les liens entre l’homme, la machine et l’environnement, et leurs conséquences sur la vie économique et sociale. On a ainsi découvert que le progrès et la régression économiques se développent par vagues, que ce cycle possède également un arrière-plan moral et religieux. Certains croient avoir reconnu que la folie sexuelle de notre époque conduira à long terme à la pauvreté économique.

Depuis la Renaissance et les Lumières, l’homme ne cesse donner une place de plus en plus centrale à sa propre personne et à sa raison. Vers la fin du 20e siècle, nous avons fait l’expérience de la décadence de cette attitude mentale sur toute la ligne.

Vers la fin d’une phase de développement se forme un puissant agrégat de nouveaux besoins, souvent de nature totalement contradictoire. Celui-ci apparaît lorsque de nombreuses personnes se croient encore au sommet de la phase qui approche de sa fin. La personne qui a découvert cette règle, le Russe Nikolai Dimitriewitch Kondratieff, a été exécutée en 1938 par le dictateur Staline. Kondratieff n’avait que 46 ans. De quoi avait peur Staline ? Aujourd’hui même, nous avons affaire à un problème d’agrégat. À la fin d’une époque marquée par l’hédonisme et le matérialisme, les besoins de nature spirituelle se sont accumulés. Un jour, ils apparaîtront en plein jour. Une question se pose : quelles valeurs spirituelles, vraies ou fausses, seront alors offertes aux hommes ? La Gospa a prévu ce développement et nous appelle sans répit depuis les années 80 : « Décidez-vous en faveur de Dieu ! ». Faites-le à temps, avant que vous ne vous enfonciez dans de nouvelles erreurs. Elle a prévu le vide spirituel qui allait venir et veut nous conduire dans la bonne direction. Vers la fin du Livre de la Révélation, nous lisons : « Vois, je fais toute chose nouvelle. » (Ap 21,6) Il est frappant que la Gospa, dans ses messages, utilise souvent le mot « nouveau ». En juin 1992, elle disait : « Ma présence ici est pour vous conduire sur un chemin nouveau : le chemin du salut. » En novembre de la même année : « Je suis avec vous, afin de vous enseigner et de vous conduire dans une vie nouvelle de conversion et de renoncement. Seulement ainsi vous découvrirez Dieu et tout ce qui est maintenant loin de vous. » Et un mois plus tard : « Dans le monde entier il y a un grand manque de paix. C'est pourquoi je vous appelle tous à construire avec moi, à travers la prière, un nouveau monde de paix. ». En février 1993, elle continue : « Je suis avec vous et je vous guide vers un temps nouveau. »

LA FIN DE LA CULTURE DU MOI

L’échange et l’interaction dans toute la création, aspect universel et fondamental de la réalité, est une des découvertes les plus importantes de la physique. Un auteur l’a réduit à une formule facilement compréhensible : « Un papillon en Australie peut provoquer un ouragan dans les Caraïbes ». Les choses les plus petites sont en interaction avec les plus grandes ! Sur cet arrière-plan, souvenons-nous du message de la Gospa du décembre 1992 : « C'est pourquoi je vous appelle tous à construire avec Moi, à travers la prière, un nouveau monde de paix ; cela, je ne peux le faire sans vous… N'oubliez pas que votre vie ne vous appartient pas, mais que c'est un don à travers lequel vous devez donner la joie aux autres et les guider vers la vie éternelle. ». « Par chacun de vous, je veux convertir et sauver le monde ».

Depuis presque 20 ans, à Medjugorje et grâce à Medjugorje, on prie et on jeûne intensément partout dans le monde.

À la place de la culture du Moi, la Gospa introduit une culture orientée vers l’autre. Son influence sur le destin de l’humanité et le cours de l’histoire est probable et, si seulement nous pouvions l’observer à partir de l’éternité, époustouflant. En 1991, c’était la chute du communisme. Depuis 1981, la Gospa pose des jalons pour une nouvelle manière de penser. Elle a provoqué une nouvelle avalanche de prière qui ne doit pas s’arrêter. On pourrait dire en plaisantant : D’une manière très modeste, l’air de rien, la Gospa nous a donné une magnifique leçon d’analyse systémique et de physique moderne.

LES TROIS DOIGTS

Le philosophe espagnol Raimond Panikkar a remarquablement affirmé à une radio allemande : « Le temps du monothéisme approche de sa fin, et seul le christianisme a un avenir. » Cette affirmation peut être facilement mal comprise. Il voulait dire que Dieu est vie et relation !!! Après l’installation d’un merveilleux Chemin de Croix sur le Križevac, dix merveilleuses stations du Rosaire ont été érigées sur le Podbrdo. Le premier tableau montre très éloquemment la scène de l’Annonciation à Nazareth.

Les artistes de tous les temps montrent habituellement Marie à genoux, recueillie en prière profonde, et devant elle – généralement en l’air – l’ange Gabriel. Sur le Podbrdo, c’est exactement l’inverse. Marie se tient debout, et devant elle – un peu plus bas – un puissant ange, si puissant, que son aile droite dépasse du cadre. L’ange monte à Marie trois doigts et se manifeste ainsi comme le messager du Dieu Trinitaire. Le message à peine transmis, par son attitude il donne à comprendre que Marie n’est pas seulement « Pleine de Grâce » mais également, ce qui pour lui est important, « Reine des Anges ». Les trois doigts ont encore une signification : ils annoncent une nouvelle époque, celle du Dieu Trinitaire. Dieu se reflète de diverses manières dans la création et dans les lois de la nature. L’artiste a fait preuve d’une intuition géniale. Par Medjugorje, s’annonce peut-être une époque dans laquelle les relations interpersonnelles auront à jouer un rôle décisif. Référons-nous aux paroles de Marie : « N'oubliez pas que votre vie ne vous appartient pas, mais que c'est un don à travers lequel vous devez donner la joie aux autres et les guider vers la vie éternelle », vers la plénitude de la vie. Avec beaucoup de délicatesse et d’amabilité, elle a signifié la grandeur de notre responsabilité, lorsqu’elle a dit en novembre 1997 : « Dieu a donné à chacun la liberté que je respecte avec amour et devant laquelle je m’incline avec humilité ».

Le voyant de Kurešček, dont le ministère a commencé à Medjugorje, semble avoir reçu la mission d’ériger en Slovénie une église en l’honneur de la Sainte Trinité.

Ceci indique la même direction. Dieu lève un peu plus le rideau qui nous sépare de Lui. Il veut une civilisation où l’adoration de Soi et l’exaltation de la raison s’éteignent, pour imprégner à l’humanité des relations marquées de ses propres traits. Il veut la diviniser toujours davantage. Medjugorje était et demeure un outil adéquat – une prise de conscience devant laquelle nous pouvons seulement tomber à genoux et nous exclamer : O Seigneur, merveilleuses sont tes voies !

 

 

Sabino Palumbieri

 

L’ÉGLISE FACE AU MONDE D’AUJOURD’HUI : UNE TENTE DRESSÉE AU SEUIL DU MILLÉNAIRE

1. ÉGLISE, TENTE PERMANENTE

L’histoire présente des caractéristiques qui expriment la maturation de certains processus évolutifs d’humanisation à l’intérieur du devenir temporel : il s’agit, selon Jean XXIII, de « signes des temps » (expression que le Concile Vatican II a fait sienne[1]) - clignotants de la Providence de Dieu dans l’histoire.

L’Église, incarnée dans l’histoire au service du monde, incarnée en ce temps de seuil et sujette aux changements radicaux, ne pouvait que comporter, selon ce qui est propre au processus de la jeunesse, une modalité diverse de présentation, et indiquer des signes de transformation.

Dans ce cadre, le visage de l’Église du troisième millénaire est décidément en train de changer. Portant des traits prédominants occidentaux, elle commence à acquérir des traits inspirés par la mondialisation et marqués par le Tiers Monde. Les jeunes Églises ont tendance à rajeunir l’Église toute entière : il s’agit d’un renouveau de toute sa physionomie.

Ceci se vérifie avant tout au plan quantitatif. On peut constater la baisse de la suprématie numérique des Églises occidentales. Au début du XXe siècle, ces communautés représentaient 85% de l’ensemble. En l’an 2000, elles ne sont que 40%. Les Églises du Sud du monde– malgré de notables hémorragies vers les sectes et vers d’autres mouvements religieux– sont en augmentation exponentielle.

Au plan qualitatif, on peut enregistrer une tendance vers une inculturation des contenus de la foi. C’est la forme fondamentale de l’incarnation de l’Église dans le tissu des drames et des attentes des hommes : une redécouverte du pôle de l’orthopraxie en interaction féconde avec celui de l’orthodoxie : un engagement en faveur de la vérité de l’amour comme crédibilité de l’amour dans la vérité.[2]

Johann Baptist Metz a déclaré : « L’Église catholique n’est plus celle qui contient l’Église du Tiers Monde, mais devient elle-même l’Église d’un tiers monde d’origine occidentale et européenne. »[3] Nous assistons au passage d’une Église culturellement monocentrique à une Église culturellement polycentrique, conservant évidemment sa structure catholique de communauté hiérarchico-primatiale de divine constitution, en union avec Pierre et guidée par lui.

Dans ce panorama, le sens de l’universalité, loin de se raréfier, est respiré à pleins poumons. Les anciennes hégémonies culturelles, historiquement explicables, cèdent le pas à la parité de la dignité et de l’expression.

L’Église universelle est le Corps du Christ sur cette planète, dans le sens de l’unité vitale et de la variété des membres culturellement diversifiés. La multiplicité des charismes, dans ce cadre, se rend présente sous divers tissus qui constituent le corps dans lequel se plonge le mystère du Verbe incarné.

L’inculturation comme principe des lois physiologiques est « comme sa conséquence concrète, celle de la légitime pluriformité ».[4] S’inculturer signifie participer de l’intérieur aux dynamiques des cultures. Ce sont des réalités extrêmement mobiles, aujourd’hui interchangeables, soumises en permanence à la fragilité, à l’ambiguïté, à la menace et au risque. S’inculturer ne signifie donc pas seulement s’insérer, mais plutôt inter-être : être un avec les peuples, mais à l’intérieur de leur laborieuse recherche d’identité, d’unité, de stabilité dynamique. Ceci signifie que, loin d’être statiquement tranquilles, la tension et la composition des tensions conduisent vers le but ardu du binôme paix-justice.

La nouvelle perspective impose de nouveaux impératifs qui découlent du permanent code génétique de l’organisme vivant de l’Église, mais qui sont prévenus selon les impulsions vitales de la nouvelle culture.[5]

Le don de la jeunesse, accordé par l’Ésprit à l’Église, est appelé à se mesurer aux engagements des disciples du XXIe siècle, appelés à rien de moins que de présenter au monde le visage renouvelé de l’espérance. Nous nous trouvons face à une double icône de l’Église : caravane en marche au cœur du désert, et comme revêtue du tablier du Jeudi Saint. L’Église est, en effet, prophétiquement symbolisée par l’ancien Israël en pèlerinage. Elle est également le prolongement vivant du Christ-Époux qui s’agenouille devant l’homme fatigué pour lui laver les pieds. De façon emblématique, cet aspect rejoint l’objectif de son œuvre d’Incarnation.

L’Église, icône de la Sollicitudo rei socialis et de la Sollicitudo historiae populorum, est le sacrement – signe – instrument – de l’attention de Dieu à l’égard du monde aujourd’hui qu’Il continue à aimer malgré tout.[6] C’est l’Église de la tente planétaire.

Le monde présente un panorama qui s’est nouvellement formé lors du dernier siècle du 2e millénaire. Le cadre général n’est pas uniforme, mais fortement varié. Ses parcours sont accidentés et toujours marqués par des contradictions et des contrastes.

2. UN STIMULANT POUR ALLER DE L’AVANT

Comme nous l’avons vu, le cadre général n’est pas uniforme mais, au contraire, fortement varié, toujours marqué par les contradictions et les contrastes. Le dénominateur commun est le travail culturel. La demande augmente en faveur d’un avenir plus humain que le présent, et donc plus participatif.

L’Église de la tente planétaire, qui s’engage à collaborer avec les hommes de bonne volonté en faveur d’une culture de la Résurrection, dispose d’une espérance énergétique de la Pâque, afin de reconstruire ses fondements inculturés dans divers domaines de la planète et de la civilisation de l’homme. Cette tâche doit être menée ensemble avec d’autres religions du monde, dans le contexte des projets des hommes de bonne volonté.

Considéré globalement, les Églises en Occident peuvent offrir une aide pascale, avant tout sous la forme du témoignage, et puis sous la forme concrète d’une collaboration, afin de faire resurgir la conscience de la dignité de ses racines et de ses prédécesseurs. Ils n’ont pas toujours été historiquement cohérents, mais seront authentiques dans la mesure où ils demeureront liés à l’inspiration originelle.

L’âme de ce processus pourrait être retrouvée sur les sentiers du respect de son code génétique : alors le leadership d’un temps qui se transforme en un colonialisme et un économisme, marqué essentiellement par le matérialisme, pourrait, à la fin du millénaire, être transformé en un service d’initiative planétaire au service d’une culture humaine renouvelée.

Ce que l’on demande à l’Occident, c’est de se décentrer de lui-même.[7] Ceci implique un changement radical de mentalité pour accomplir l’exode de son autosuffisance. Le déplacement de l’axe va du moi privilégié vers le moi indéterminé qui fait abstraction des connotations de temps, d’espace et de sens. C’est une forme de l’indispensable récupération de l’âme européenne centrée, par le biais du judéo-christianisme, sur la sacralité de la personne humaine. C’est là-dessus que se greffe le principe de l’universalité de la dignité de tout homme, de toute race, peuple et communauté.

Les Églises d’Occident, se référant à l’altérité comme lieu de vénération de l’icône théomorphe vivante, doivent à nouveau mettre en avant la liberté comme capacité de faire place à la liberté de l’autre, élaborant celle que Armindo Rizzi appelle authentique « théologie européenne de la libération ».[8] Elle consiste dans la libération radicale des angoisses conceptuelles et projectionnelles et des pratiques du type purement négatif. Il s’agit de la liberté, non seulement au plan contractuel (ne pas nuire aux adversaires et les respecter au plan de la formalité judiciaire), mais de la liberté qui doit se rendre responsable du besoin d’être. La conception du droit contractuel se transforme ainsi en anthropologie solidaire.

Les Églises sont appelées à créer des prémices au passage de l’Occident de la pure contractualité à la solidarité.

En somme, dans l’espace où l’on récupère – à l’intérieur de l’Euro-Amérique – la nostalgie du futur, celle de l’exercice de la mémoire des racines par la maturation des fruits acclimatés à notre temps – se place l’engagement des communautés chrétiennes oecuméniquement réconciliées et efficacement animées au service du monde, avant tout, ad intra, avec l’engagement prophétique d’offrir crédiblement la signification de la vie, partiellement perdue. Et puis, ad extra, avec le passage de l’attitude coloniale à l’attitude diaconale au plan de la culture et de la solidarité. Celui qui possède les instruments du savoir, de la science et de la technique, ne peut abdiquer de son propre devoir de solidarité sous forme de la subsidiarité, refusant la logique déclarée ou cryptée de « l’étique du juste circonscrit ».

Les Églises sont appelées à la tâche éducative, celle de l’ouverture des hommes des sociétés d’opulence qui avancent vers la mondialisation, à remplir le vide existentiel fortement présent.

En ce qui concerne l’enchevêtrement problématique des pays de l’Est, il se confirme que l’Europe, fidèle à ses racines, ne peut approuver le passage de Scille et Charybde. Après la chute du « mur », il ne faudrait pas passer du communisme nivelant au consumérisme dégradant.

Un des problèmes des plus sérieux que doivent affronter les Églises de l’Est est celui des jeunes qui, refusant les pseudo-valeurs du passé déchu, et sous l’effet de la tentative systématique d’éradiquer les valeurs spirituelles pour des générations entières, risquent de pencher vers l’absence de valeurs.

Dans certaines zones, le risque est en train de se profiler que cette absence soit remplacée par un autre vide : celui-ci induit par l’acceptation du modèle occidental, matérialiste et consommateur qui, comme on le sait, envahit les générations entières de jeunes, tentées par le nihilisme des significations.

Sous cet aspect, pour les Églises de l’Est l’avenir s’annonce plus engageant et laborieux que le passé, lorsque mûrissaient les vocations au martyre pour les hautes valeurs de la spiritualité.

Pour les Églises d’Occident en particulier, le projet de la culture pascale sera d’aider à faire développer les potentialités déjà présentes, bien qu’à long terme elles demeurent enterrées sous la glace des années de la terreur, comme l’a indiqué le Synode extraordinaire pour l’Europe.[9]

Il y a un danger : que ces peuples marqués par la souffrance restent seuls dans leur tâche de réveil.

Les Églises sont des expertes de la Pâque et doivent aider à mûrir les germes des pâques qui commencent. Là, où il y a un passage de l’aliénation à la libération, sous le signe de l’homme, là est la pâque. Il est, néanmoins, tellement difficile de la célébrer, et d’inviter à une telle fête les hommes, non seulement au plan liturgique, mais également au plan historique, politique, économique et culturel.

Il ne suffit plus de se réjouir de l’ouverture des temps vérouillés pendant des décennies. Il faut collaborer à la création de ces promesses indispensables pour requalifier les domaines de ces chantiers de l’histoire, afin que le Christ puisse continuer à resurgir dans des millions d’hommes en attente.

Les Églises qui vivent dans l’oppulence occidentale sont défiées à devenir sel et lumière, pour éviter que les peuples de l’Est, fuyant le matérialisme collectiviste, tombent dans un matérialisme individualiste : du goulag à la jungle.

Aux Églises de l’Occident s’impose donc aujourd’hui le devoir de multiplier les signes de la pâque, imprévisibles hier encore, mais facteurs de responsabilisation aujourd’hui.

3. POUR UN DÉVELOPPEMENT INTÉGRAL

En Amérique Latine, les Églises peuvent aider à libérer les consciences de diverses tentations : de l’abus des logiques de domination d’une part, et du déchaînement de la compréhensible colère de millions d’hommes sous-humanisés de l’autre.

La pratique de la libération évangélique[10] n’oppose pas les classes, mais tend à réconcilier les hommes déshumanisés par l’oppression active et ceux qui subissent l’esclavage, les engageant ensemble à construire la maison de la justice et de la paix.[11]

Selon les indications de Medellin, de Puebla[12] et de Santo Domingo[13], les Églises continueront à être, comme dans la pratique messianique, aux côtés des derniers. Le Messie a préféré la catégorie des « sans pouvoir » et il lui appartenait lui-même. Les Églises lutteront à leur côté par la méthode de résistance non-violente et de conscience vigilante.

Mais la lutte n’est pas seulement verbale. Elle est réelle. Elle consiste à aider à dire non à l’oppression qui barre le futur, payant avec l’opprimé d’autres frais de cette méthode de résistance[14] qui, en Inde, avec la figure de Gandhi qui croyait en Dieu et en l’homme, a produit des résultats de liberté et de progrès.

En effet, un courant d’opinion est en train de se former grâce aux groupes de base d’origine ecclésiale et sociale qui créent une culture centrée sur les valeurs fondamentales de l’engagement des peuples et de la dignité de l’opprimé.

Il est temps d’élaborer une synthèse entre les instances de la théologie de la libération, comme réflexion critico-constructive de la pratique de l’Église dans le domaine de la justice et de la paix, et la doctrine sociale, qui bien que courageuse, nécessite une réflexion territoriale.

L’Église de l’Amérique Latine, relisant son martyrologe de la fin du siècle constituée par les figures d’évêques, de prêtres, de laïcs, de catéchistes et de paysans, retrouve son courage de défendre les non-défendus. Elle vit cela comme un authentique lieu théologique de la nouvelle évangélisation, face à l’éclosion des sectes fondamentalistes et ploutocrates. L’Église se place au cœur des processus de libération de l’humain, aux côtés d’indigènes, de noirs exclus, de personnes âgées marginalisées, d’enfants maltraités et abandonnés, de tous les opprimés par la violence physique ou morale. On y reconnaît les traits de sa physionomie.[15]

Les Églises latino-américaines sont traversées par le souffle de l’Esprit, conscientes de la gravité et de la responsabilité de la tâche. Medellin, Puebla et Santo Domingo sont des pierres d’angle de cet itinéraire de prise de conscience.[16] Le chemin est long. Le martyrologe moderne, signé par le sacrifice de tant de témoins, encourage les animateurs intelligents et les nombreux groupes porteurs d’espérance.

La culture de la résurrection fermentera également en Afrique sous le signe du retour des valeurs caractéristiques de communion, de solidarité, de famille et de fête, typiques de la société de ce continent. L’Église l’aidera à lutter contre les tentations récurrentes de fatalisme et de défaitisme. Elle favorisera, entre les tribus sœurs qui se reconnaissent dans une même culture ou dans des cultures semblables, l’avènement de référents communs et de sentiers de réconciliation. Elle saura collaborer à l’élargissement du domaine culturel en vue de la formation d’une classe dirigeante. Loin d’imiter l’arrogance des colonisateurs, elle s’engagera à africaniser la vie en faisant progresser la justice et la paix, et à épargner par la redistribution des richesses et par l’accroissement du domaine secondaire et tertiaire, sans dilapider le patrimoine, mais instaurant un système de participation économique non pollué par l’esprit de consommation occidental. Ce sont les prémisses aptes à créer pour le troisième millénaire un modèle de démocratie substantielle, avec fermeté et par l’intermédiaire du développement de l’instruction qui valorise aujourd’hui les grandes cultures du continent.

L’Église saura créer les espaces pour l’inculturation africaine de la foi, selon les intentions du Synode des Églises d’Afrique.

L’Africanité dispose d’un langage très riche qui inclut comme coefficient essentiel l’affectivité et les émotions, les souffrances, les fréquentes exultations quasi frénétiques, et parfois les lamentations et les larmes cosmiques. Tout cela demande un espace communautaire et participatif, d’où l’exigence d’une liturgie créative et implicative.

La pensée africaine possède son propre système symbolique et religieux et son propre langage analogique. Afin que l’Évangile parvienne jusqu’au cœur des gens, il est nécessaire que sa communication passe par ses médiations culturelles. C’est le principe fondamental de l’opération « africaniser le christianisme », après avoir « christianiser l’Afrique ».

Aujourd’hui, cette méthode est d’importance capitale et ne doit pas manquer sa chance historique. La disparition du christianisme de l’Afrique du Nord lors des premiers siècles s’explique également par le manque d’enracinement de la foi dans la culture de ces temps.

Il est urgent d’étudier les formes de dialogue avec les grandes traditions religieuses du continent, en étroite parenté avec l’univers et la nature.

La culture de la résurrection, portée par la force de ses principes et la présence de laïcs dans les structures des pays industriellement avancés sera, en outre, le médiateur de projets et d’aide non seulement au plan économique, mais surtout au plan de la maîtrise des investissements : un vrai bond en avant de la technologie, à l’avantage de la production et de l’agriculture dans les zones les plus pauvres.

Théologiquement, la synthèse s’opérera entre les cultures africaines et l’Évangile. Elle ne concernera pas seulement la promotion des liturgies et du folklore local, mais plutôt la valorisation des instances et des stimuli des cultures elles-mêmes.

C’était l’objectif du Synode pour l’Afrique.[17]

Simultanément, il s’agit d’organiser le courage pour affronter les fractionnements tribaux qui bloquent les processus d’unité nationale, et par conséquent ecclésiale. Il faudra donner une réponse africaine aux problématiques typiques de ce continent, sujet à la dépression politique et économique, ayant besoin de l’espérance.

4. UNE SYNTHÈSE COMME SALUT

L’Asie, avec sa grande âme religieuse, exige un « retour en avant » à son code génétique du type sacral et contemplatif, qui devrait être relu en méditant sur l’apport du judéo-christianisme que Gandhi lui-même avait reconnu, et qui a pénétré la législation et les cultures occidentales, tout particulièrement en ce qui concerne l’égalité des hommes et le respect de la dignité de chacun, sans aucune différence de classes.

Face aux maintes menaces d’identités populaires, le service pascal que les Églises pourront rendre aux cultures de l’Orient, berceau de sagesse et de religiosité, sera celui de respecter et de préserver le considérable capital de contemplation et à l’investir conjointement avec celui de l’action[18], selon l’enseignement exemplaire de Benoît de Nursie, et selon sa spiritualité de synthèse : l’action devient contemplation opératrice se faisant action méditative. Ce patrimoine de valeurs incarnées peut constituer une contribution à l’Orient, afin qu’il maintienne la fidélité dynamique à sa propre spécificité.

L’action devrait être comprise ici au sens blondélien.[19] Elle vient des dynamismes profonds pour s’étendre à toute la vie, y compris aux relations sociales et politiques. Elle devrait donc comprendre également l’engagement de supprimer les castes, pour reconnaître dans le collègue dans l’humanité – soit-il un paria – un candidat à un avenir marqué par la présence du divin.

Les Églises, dans un dialogue très fécond avec les anciennes traditions religieuses et culturelles, pourront offrir un espace opportun pour les deux, au service de l’homme.

En grandes lignes, il y a trois domaines culturels et religieux en Asie : celui du Moyen Orient à dominante musulmane, celui du Sud-Est hindouiste et bouddhiste, et l’espace immense de l’Extrème Orient majoritairement confucianiste, taoïste et bouddhiste. Cette immense ceinture humaine demeurée sous influence de l’idéologie matérialiste est du type collectiviste et néocapitaliste. Les répressions et les persécutions antireligieuses ont fait revivre les férocités et la résistance des premiers temps des martyrs, rendant le contexte asiatique de plus en plus fermé à l’accueil du message.

La tolérance, la collaboration, le partage des richesses et des projets communs formeraient un tissu de méthodologie alternative aux oppositions séculaires que l’histoire à révélés stériles et destructrices.

L’œcuménisme interreligieux, ensuite, peut promouvoir des itinéraires de recherche et de prière vers le Dieu unique des peuples divers. Les Églises sont sollicitées à approfondir les bases de la théologie de la toute première alliance, établie par la Création avec Adam et Noé,[20] puis avec Abraham et Moïse. Au cours des milliers de siècles, Dieu a fait son histoire avec les peuples de la terre. Son amour les touche et Il chemine avec eux. Cette alliance de la Création n’a jamais été révoquée. Reste la toile de fond des alliances successives d’élection.

En référence à elle et dans la mesure où les peuples non-chrétiens s’approchent de l’unique voie de l’amour incarnée et proclamée par le Christ, le seul vrai Dieu demeure le Dieu de tous les peuples, appelé de tant de noms et non encore reconnu comme « le Père de Notre Seigneur Jésus Christ ».[21]

Cette vision ne diminue pas l’urgence de la mission, mais la conditionne par la sérénité et le respect du rapprochement de la diversité du vécu religieux.

Dans l’espace de l’expérience chrétienne du continent asiatique, il semble enfin significatif de souligner qu’en Asie la majorité des canonisés ou des candidats à l’autel sont des fidèles laïcs, hommes et femmes de sainteté quotidienne exercée dans le monde, qui ont témoigné le courage de la profession de la foi jusqu’au martyre. C’est le contraire de l’archipel des canonisés ou des candidats à la canonisation rencontrés en Euro-Amérique, appartenant majoritairement à la hiérarchie et aux ordres religieux.

Ces données, concernant cette portion d’Église, peuvent être comprises comme un signe de l’épanouissement des charismes laïcs - et particulièrement du germe de la foi - portés en grande partie par la base ecclésiale jusqu’à la maturation maximale du témoignage de la fidélité.

Il serait intéressant d’étudier l’union entre le germe de la foi chrétienne et l’attitude contemplative, offrande totale à l’Absolu, typique de ces peuples. C’est une grande promesse pour l’avenir du Règne.

En Océanie, l’Église est à la recherche de nouveaux modes d’annonce dans des conditions de difficultés structurelles et naturelles.

La présence de laïcs motivés et soutenus, souvent même économiquement, par leurs communautés – certains en activité pastorale à plein temps, comme catéchistes ou Church-leader – constitue une solide espérance pour le futur. Actuellement, il y a quatre Conférences Épiscopales sur le continent : celle du Pacifique, celle de Papouasie – Nouvelle Guinée et des Iles Salomon, celle d’Australie et celle de la Nouvelle Zélande.

Dans la Zone australienne, constituée en grande partie de familles émigrées après la guerre, il est urgent d’offrir une aide à la redécouverte des racines des cultures européennes et asiatiques, marquées par une religiosité significative. Il s’agit d’arracher le développement de cette région au risque de l’économisme et de l’efficacité qui coupe le souffle à la croissance de la spiritualité.

À la lumière des traditions originelles actuellement en état de dissolution, les nouvelles générations seront aidées à découvrir le risque du matérialisme qui enlève le sens à la vie, la conduisant à état de jungle et d’intolérance.

L’avenir de l’Australie se prépare. Les disciples du Ressuscité ont la possibilité d’y collaborer par la construction vitale d’une synthèse entre les valeurs de l’avoir et celles de l’être, non considérées au même niveau, mais en raison des fonctionnalités des premières par rapport aux secondes. Ils collaboreront à la construction d’une convivialité, basée sur la justice, entre les hommes d’origine diverse mais engagés à ériger une civilisation nécessairement indivisible, marquée par la solidarité et la subsidiarité.

L’Australie a le droit de s’attendre à une vraie expansion chrétienne en retrouvant une authentique qualité de vie. Dans ce nouveau climat pourra mûrir l’orientation vers la promotion et le partage du pouvoir, l’orientation vers une réelle démocratie partagée, y compris en faveur des nouveaux-venus et des aborigènes toujours privés de voix.

5. SOLIDARITÉ, UNE RÉPONSE AU DÉFI DE LA GLOBALISATION

Définitivement, les communautés de disciples de l’Emmanuel qui portent Son signe et Sa semence appelée à mûrir et à se développer, sont appelées au cœur de ce nœud des civilisations à devenir des Églises-avec, des Églises-pour, des Églises-dans le respect des cultures de la planète, toujours et seulement dans l’esprit de service de l’homme, icône théomorphe et candidat au Règne parfait.

Il s’agit de construire d’une manière engagée une communauté de compagnonnage (avec), une communauté de diaconie (pour), communauté de syntonie (dans), subordonnées à la disponibilité au salut de l’homme. Il s’agit de créer les prémices par la croissance des valeurs de liberté, de solidarité et de dynamisme, dans l’ouverture vers le haut et vers ce qui est devant. Ce but se profile avec d’autant plus d’urgence que la situation mondiale néo-libéraliste et globalisante se rend de plus en plus insidieuse.

Deux œuvres d’analyse lucide de l’économie planétaire observent la métamorphose du néocapitalisme au seuil des deux siècles. Dans son œuvre au titre symptomatique, Quadrature du cercle,[22] Ralf Dahrendorf fait un examen approfondi du type socio-économique. Le directeur émérite de London School of Economics tâte le pouls de la planète, avec une documentation académique et sans trop d’optimisme. Il présente la radiographie du monde plus avantagé et celle du reste de la planète qui, selon lui, ne s’effondre pas parce qu’il a déjà coulé à pic. Au sujet du premier monde, il indique la tendance à une hyperévaluation de l’économie accompagnée du collapsus des règles sociales, accompagné de l’obscurcissement du sens sacré de la vie, de la croissance du chômage, de la méfiance envers les institutions et de la multiplication de délits et de suicides.

Le phénomène de globalisation dans lequel « toutes les économies sont entrelacées en un seul marché compétitif »[23] s’étend. Ce système engendre un sous-produit : les personnes dites « personnes-zéro ». Selon l’auteur de l’ouvrage : « Certaines personnes (aussi terrible que ceci peut paraître écrit noir sur blanc), ne servent tout simplement à rien : l’économie peut croître sans leur contribution. Elles ne sont d’aucun bénéfice pour le reste de la société, mais au contraire, un coût »[24]. C’est ainsi que le tissu social se défait : « Les gens vraiment désavantagés n’ont aucun sens d’appartenance. Les riches peuvent devenir plus riches sans eux. (…) Le produit national continue à s’accroître à côté de leur misère »[25]. C’est ainsi qu’émerge le binôme suivant : « Un sentiment de refus de toutes les règles et de profonde incertitude[26] est en train de se répandre ».

La désagrégation sociale, conséquence de l’érosion des règles sociales, est également traitée dans un ouvrage de Edward N. Luttwak publiée sous le titre si significatif de La dictature du capitalisme[27]. Luttwak crée un néologisme – turbocapitalisme – et l’explique en termes suivants : « On l’appelle libre marché, mais je le définis plutôt de capitalisme suralimenté, ou plus simplement turbocapitalisme, parce qu’il est différent du capitalisme rigoureusement contrôlé qui a prospéré de 1945 jusqu’à la fin des années 80, et qui a résulté d’une sensationnelle augmentation de richesses des populations des Etats-Unis, de l’Europe Occidentale, du Japon et de quelques autres pays qui ont suivi leurs traces. Mais, les extrêmes ont tendance à converger, et il ne devrait pas être une surprise que le nouveau turbocapitalisme présente de nombreuses caractéristiques communes avec la vision soviétique du communisme. Le turbocapitalisme offre, en effet, un modèle unique et un corps unique de règles pour tous les pays du monde, ignorant toute différence en terme de société, culture et tempérament »[28]. Poursuivant son analyse, l’auteur fait coïncider le progrès sans freins de ce système avec la dissolution de la société : « Permettre au turbocapitalisme d’avancer sans freins signifie réduire la société à une minuscule élite de vainqueurs, une grande masse de perdants à divers niveaux de bien-être et de pauvreté, et une catégorie de rebelles délinquants. Le résultat n’est pas seulement l’érosion du sens d’appartenance sociale, mais également celle des liens familiaux qui réclament ce temps utilisé à courir le monde d’une manière de plus en plus forcenée ».[29] Dans ce cadre, une autre tendance se fait remarquer : le nivellement des valeurs naturelles des structures sociales selon leurs finalités humanitaires. « Permettre au turbocapitalisme de transformer toutes les institutions, de l’hôpital jusqu’aux maisons d’édition et au marathon, en entreprises dont la finalité est le profit maximum, les déforme et les détourne de leur contenu essentiel ».[30]

Le turbocapitalisme associé à la géoéconomie cultive, hormis une grande puissance, un nouveau type d’interconnexion non plus nationaliste et militaire, mais économique et financière. Ce système est marqué par trois caractéristiques fondamentales. Tout d’abord, le dérèglement économique et entrepreneurial instauré en Angleterre dans les années 70 et 80, importé des USA. Il s’agit du passage de l’économie réglementée à l’économie déréglée avec une tendance à l’avènement de la cybernétique qui se substitue au travail humain.

Dans ce cadre se manifeste le phénomène de re-dimensionnement et de re-structuration comme norme suprême, l’application du principe que l’économie est supérieure au travail et que le travail est supérieur à l’homme. Dans son encyclique Laborem exercens, Jean-Paul II a annoncé le principe contraire : « Avant tout : le travail pour l’homme et non l’homme pour le travail »[31], et simultanément : « Nous répétons le principe fondamental : la hiérarchie des valeurs et le sens profond du travail lui-même exigent que le capital soit fonction du travail et non le travail fonction du capital. »[32] Quant au matérialisme économique, on remarque « le dépassement radical » et « les changements qui procèdent sur la ligne de conviction profonde du primat de la personne sur les choses, du travail de l’homme sur le capital et des moyens de production ».[33]

La deuxième caractéristique concerne la libéralisation des transitions financières grâce au passage de flux de dollars d’un point à l’autre du globe en temps réel, grâce à l’informatique. Les résultats en sont la rapidité d’investissements et de désinvestissements, la facilité de spéculations en bourse et de jeux financiers, roulette perverse de notre temps, qui peut faire s’écrouler les petites entreprises et augmenter les intérêts de la dette publique, et tout cela au niveau international. Le fait le plus inquiétant au plan des valeurs et de l’éthique, c’est que ces dynamiques n’offrent aucun moyen de contrôle, et pour l’instant même pas celui d’avertissement. Il s’agit d’un processus non localisable. L’espace n’est qu’un cyberespace. En outre, les centrales financières de déplacement de capitaux sont entre les mains du privé et ainsi, grâce à l’informatique, ne peuvent être contrôlées par aucun gouvernement national ou mondial.[34]

L’autre phénomène est celui de la globalisation ou de la réduction de la planète à un unique marché, marqué par le dérèglement socio-économique et la libéralisation financière. Ainsi, la globalisation semble donner une ouverture aux pays sous-développés, mais son intention est à but lucratif, spéculant sur la misère et sur plus-de-travail, et jouissant pleinement de la plus-value. Au niveau social, ce libéralisme sauvage engendre, entre autres, l’exclusion des perdants en prise au désespoir face à l’avenir, et le déraillement de leurs familles. Pour simplifier, le coût du travail – et par conséquent des salaires – dans les pays sous-développés est soumis au jeu des sociétés économico-financières et entrepreneuriales. En ce qui concerne la dette publique de ces pays, on dit que les taux d’intérêt sont imposés par certains centres de pouvoir des pays opulents.

L’écart entre les riches et les pauvres s’accentue d’une manière impressionnante. Ce qui émerge, c’est ce qu’on appelle l’effet superstar, dans lequel le vainqueur surabonde et le perdant risque ne plus rien avoir. Tout cela arrive parce que le vainqueur possède la force de changer les règles du jeu et d’imposer la règle de dé-règlement. C’est ainsi que s’ouvre le chemin de la globo-colonisation.

Ces signaux qui menacent l’homme concret, fait de chair et d’os, de sang et de larmes, peuvent s’inscrire en une tendance de pensée qui se présente comme un échec de l’humanisme et de l’espérance. Et tout cela pour des motivations graves. Avant tout, pour l’objectif suprême du système de la globalisation qui est une maximisation des profits sans augmentation correspondante des salaires.[35] Et puis, puisque le système, avec sa méthodologie rigide liée à son objectif, ne peut s’occuper directement du développement humain de la société, il ne fait aucune différence quant à ce qui est produit avec le capital investi : les armes ou la culture, la drogue ou les médicaments, ni - on pourrait dire - quant à la qualité et la quantité de production, vu que l’objectif peut être rejoint même avec la réduction de cette même production. Le monde de la finance tend à se détacher et à devenir indépendant de celui de la production.

La globalisation, en effet, se présente comme une forme de néocolonialisme qui utilise des moyens comme fax et Internet dans un monde tranquille et silencieux. Ce style est exactement contraire à celui utilisé par les anciens colonisateurs qui se distinguaient par leur rhétorique de conquête et la musique assourdissante des fanfares. Le néocolonialisme actuel et plus radical et tentaculaire.

Dans ce climat peuvent prospérer les empereurs du troisième millénaire, les gestionnaires de l’empire planétaire de l’argent.[36]

Au début du processus, la globalisation économique a été considérée avec optimisme à cause de l’espoir de la distribution générale de richesses. Honnêtement, cet optimisme ne tient plus. Les crises des trois dernières décennies, particulièrement en Russie, en Amérique Latine et en Asie, et leurs conséquences épouvantables sur les économies africaines, indiquent la fragilité des mécanismes du marché mondial. Ces tempêtes sont quasi physiologiquement récurrentes.

La globalisation économique se contextualise dans un horizon de mondialisation culturelle et spirituelle et avec l’homme au centre, avec tous les hommes de la planète. Au nom de la justice distributive à la lumière de l’humanisme, ils doivent être aidés (subsidiarité), afin de pouvoir jouir des bénéfices de la civilisation (travail, instruction et soin de la santé, partage des richesses, accès aux outils) selon le mérite et le besoin de chacun.

Les Églises doivent donc tisser la trame d’engagement solidaire, afin de créer entre les continents et les peuples à l’intérieur des nations les possibilités objectives d’un gouvernement mondial.

C’est l’objectif du 21e siècle. Il serait la garantie d’un processus de planétisation sans polarisation, qui signerait l’incessante évolution du monde. Ce serait l’authentique opération du Populorum Progressio à qui seul est confié la qualification de l’histoire par l’aventure humaine, comme le développement de tous les peuples et de chaque peuple.

C’est la contribution indispensable que les Églises chrétiennes, unies aux religions historiques, doivent donner au monde, passant du régime du trône à celui de la tente.

Comme le Verbe s’est fait chair et s’est installé parmi les hommes[37], les Églises doivent faire partie de la trame de l’histoire des continents et planter leurs tentes le long des carrefours des peuples, marchant vers l’objectif de l’unité.

6. LES DERNIERS, LES PREMIERS : LA PRATIQUE MESSIANIQUE

Les derniers sont appelés, car ils sont privés de pouvoir, d’espace, d’avenir. Les derniers, car ils n’ont même pas de voix à lever contre leur expulsion vers les souterrains de l’histoire : ils ne sont jamais admis – y compris au plan formel si exalté du néo-libéralisme – à voir la lumière de leurs droits.

Les hommes de l’Évangile se penchent sur le drame des sous-hommes en termes de défi et de stimulation. Si l’Église est la servante du Dieu de l’humanité et de l’humanité de Dieu, elle doit collaborer à la réalisation de sa prophétie : les derniers devraient devenir les premiers.[38]

Il s’agit de la réalisation du programme prophétique du Magnificat[39], cantique d’une fille d’Israël, qui se trouvait parmi les derniers selon l’estimation de la grande société impériale de son temps, mais qui était appelée par le Très-Haut à être la première dans le Royaume nouveau et collaboratrice de sa venue. Marie est le modèle, le guide, la portion la plus condensée du peuple des anawim du Yahwé en chemin vers la libération.

Les derniers sont les premiers, car égaux en dignité. Ils sont l’icône vivante de l’humanité nouvelle. Ils sont le Christ, auxquels il s’est expressément identifié[40]. Donc, le défi est accueilli par les disciples comme un engagement sérieux : non comme une justice formelle, mais surtout comme un amour politique qui se compromet.

L’amour, comme diaconie historique, est la loi pascale. La Première lettre de Jean identifie le passage de la mort à la vie avec l’amour concret. « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères »[41]. Le choix des derniers au régime de l’exode est la médiation historique pour réaliser cette norme sous la forme visée. En effet, l’amour ne s’exprime pas généralement d’une manière nébuleuse. Il s’adresse, au contraire, aux plus démunis de la communauté, parce que les derniers seront les premiers. C’est la loi du Royaume. Le Royaume est déjà là. Le futur est déjà présent. C’est vrai, le Royaume embrasse tout le monde. Il n’exclut personne. Les oppresseurs et les opprimés sont également invités au processus de libération. Dieu veut les libérer tous. Et pourtant, il indique aux oppresseurs à se libérer de l’esclavage intérieur, comme il a dit au pharaon de laisser partir le peuple opprimé[42]. La liberté est indivisible. Dans une communauté, on ne peut être libre si dans une de ses parties l’espace pour exercer cette dimension est dénié. La liberté est constitutive de l’homme intérieur, et par nature tend à s’extérioriser aux niveaux historiques de type économique, social, juridique et politique.[43]

L’Église assume la pratique messianique dont le centre constant est le choix des derniers. Sa racine est d’atteindre la compassion, donc de souffrir avec celui qui souffre[44], de se charger de l’immense poids du monde. Albert Nolan remarque la nécessité pour les croyants de s’immerger dans leur temps dans le même esprit que le Christ s’est immergé dans le sien. « Nous devons commencer, exactement comme lui, avec la compassion : compassion pour des millions d’êtres humains qui meurent de faim, qui sont humiliés et rejetés, et pour des milliards d’individus du futur qui souffriront à cause du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Et seulement lorsque nous aurons découvert, comme le bon Samaritain, notre commune humanité, nous commencerons à faire l’expérience de ce que Jésus a vécu. »[45] Afin d’éviter toute équivoque, il faut bien clarifier que le terme « compassion » est bien loin d’exprimer l’émotion que Jésus a effectivement éprouvée. Le verbe grec splanchnizomai, utilisé dans tous les textes, vient du terme splanchnon qui indique les entrailles, la partie intérieure du cœur, la source profonde de laquelle émanent les émotions fortes. Le verbe grec signifie donc un mouvement, une impulsion qui monte des entrailles, une réaction profonde et ressentie de bonté[46]. L’Église est le sacrement de la rencontre de Dieu qui est la paix[47]. Elle doit donc pouvoir se montrer comme un signe crédible de la paix, un espace d’expérience de la paix, à travers le tissu de la justice. Sa joie rayonnante, comme un signe, est consignée à cette tâche : « Bienheureux les artisans de paix »[48].

7. LE SUD DU MONDE, UNE NOUVELLE FRONTIÈRE

Le choix des derniers s’identifie, également, à l’engagement concret en faveur du Sud du monde, aujourd’hui marginalisé et appelé « Tiers Monde », ce qui n’est qu’un euphémisme : il serait plus opportun de l’appeler « le monde des derniers ». C’est dans cet espace géo-historique que l’Église se développera au troisième millénaire.

La Pâque est une lutte contre la mort sous toutes les formes. L’Église est envoyée à mener ce combat perpétuel. Une des manifestations les plus graves de la mort dans l’histoire contemporaine est ce qu’on appelle la guerre tiède, d’autant plus insidieuse qu’elle est mystifiée sous un horizon qui se déclare comme temps de paix.

Au seuil du millénaire, la problématique gigantesque du monde est une question d’équation économique et sociale, politique et structurelle.

Dans une vision globale, le monde se divise transversalement au Nord et au Sud. C’est un problème de pénurie de valeurs et de signifiants pour le premier, de pain et d’ustensiles pour le second. L’interdépendance entre les aires géographiques et problématiques manifeste l’évidence que la faim des premiers fait des massacres au Sud, parce qu’il y a une forte pénurie des valeurs au Nord.

Aujourd’hui, une guerre non déclarée est menée entre le monde hyper-développé et le monde sous-développé. Nous pouvons l’appeler « une guerre tiède ».

À la guerre chaude qui a duré trente ans, de 1915 à 1945, avec deux conflagrations mondiales portées par les totalitarismes en Occident, a succédé la guerre froide entre l’Est et l’Ouest, de 1945 à environ 1989. À elle se superpose « la guerre tiède » entre le Nord et le Sud. La guerre chaude s’exprime par un conflit armé. La guerre froide est marquée par la force de dissuasion et l'aversion ouverte entre les deux grandes puissances et leurs satellites respectifs. La guerre « tiède » est marquée par le déguisement des dynamiques profondes d’iniquité et d’indifférence. Il y a la violence de l’attaque et celle de l’indifférence, celle de ne-pas-faire-exister, causée pa