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Théologie de la libération ... Medjugorje |
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Dossier : |
Présentation :...
Extraits : Il est temps d’élaborer une synthèse entre les
instances de la théologie de la libération, comme réflexion critico-constructive de la pratique de l’Église dans le domaine de la
justice et de la paix, et la doctrine sociale, qui bien que courageuse,
nécessite une réflexion territoriale.
Hans-Magnus Enzensberger,
on considère aujourd’hui que le
monde est marqué par « l’analphabétisme secondaire ». C’est une
conséquence de la pensée hétéroclite de la macro-structure des média,
marquée par les images et les messages éphémères....L’analphabète secondaire du premier niveau s’excuse en
reprenant l’ancien adage primum vivere, deinde philosophari. Mis à part
que le deinde n’arrive presque jamais,
en
z
relations
.... mmm
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SÉMINAIRE DE PRIÈRE ET DE FORMATION
Pour les responsables des centres de paix, des groupes de prière et pour les organisateurs de pèlerinages
NEUM
19 - 24 mars 2000
PROGRAMME
1. Les prophètes dans l’Ancien Testament et dans la Tradition de
l’Église, Ivica Vidović
2. Medjugorje – le don d’un troisième œil, Alphonse
Sarrach
3. L’Église face au monde d’aujourd’hui : une tente
dressée au seuil du millénaire, Sabino Palumbieri
CONFÉRENCES
Ivica Vidović,
LES PROPHÈTES DANS L’ANCIEN TESTAMENT ET DANS LA
TRADITION DE L’ÉGLISE
Le principal thème traité par les prophètes dans
l’Écriture Sainte est la relation de l’homme à Dieu. Les prophètes
l’annoncent comme la caractéristique principale de la vie humaine, le
fondement de l’existence de l’homme, et d’une manière toute
particulière, de l’existence du peuple élu. La relation juste à Dieu est
vitale, car le bonheur, le succès, le sens, tout comme le malheur,
l’échec, le non-sens de l’existence humaine en découlent. Le fondement
de l’existence du peuple élu est sa relation à Dieu qui s’est révélé
dans l’histoire. Pour les prophètes de l’Ancienne Alliance, croire en
Dieu signifie comprendre sa signification pour la vie de l’individu et
du peuple tout entier. La question de la relation entre Dieu et le
peuple élu inclut deux autres questions : celle du fondement de la
relation de Dieu à son peuple, et celle des obligations du peuple et des
attentes qui découlent de cette relation. Bien évidemment, une autre
question se pose : comment expliquer les données historiques à partir de
cette relation unique ? Toute l’histoire du peuple élu se comprend dans
la perspective du premier commandement du Décalogue – Yahvé seul est
Dieu. Il n’y a pas d’autre dieu en dehors de Lui.
Pour les prophètes, l’histoire du Royaume Juif
commence par une demande inouïe : Israël veut avoir un autre roi en
dehors de Yahvé, le seul Roi de son peuple. Au côté de mispat YHWH
apparaît alors la législation royale. Pour les prophètes, il est donc
évident que toute l’histoire du royaume ne pourra finir que par une
catastrophe – celle de l’exil. Israël n’a pas observé le premier
commandement – YHWH seul – « Yahvé seul est Dieu ». Toute l’histoire est
évaluée en fonction de la fidélité ou de l’infidélité à Dieu.
Yahvé est le Dieu qui se révèle par la parole, ce qui
le différencie de la pensée grecque, pour qui Dieu est un idéal
esthétique. Dieu de la Révélation est le Dieu qui révèle sa parole. Il
appelle, Il commande, Il promet. Le Dieu de l’élection ne se présente
pas aux hommes comme un objet de contemplation esthétique. Les
fondements de sa révélation sont le dialogue et l’obéissance, ou plus
simplement : Yahvé ne peut être vu, mais Il peut être entendu. Yahvé se
tient au centre de la pensée prophétique, mais ne peut être représenté
par des images, des statues ou la matière, quelle qu’elle soit. Yahvé se
révèle dans l’histoire comme un grand JE – ani hu – JE SUIS. Ce JE
parle, travaille, décide, ce JE ne se laisse identifier dans aucun
endroit précis ni sous aucune forme précise. L’individu se comprend en
fonction de son obéissance ou de sa désobéissance à la Parole – la Loi
de Yahvé.
LA NOTION DE PROPHÈTE
Le mot hébreu nâbi, prophète, est dérivé du mot
acadien nabu qui signifie appeler, annoncer, signifier. Selon la
parallèle grecque, le prophète est celui qui appelle, qui proclame, qui
annonce, mais peut également être interprété par celui qui est appelé,
qui est convié. Derrière la forme passive de ce mot se cache Dieu qui
est actif, Dieu qui appelle.
Le mot nabi – prophète – est cité 309 fois dans
l’Ancien Testament. Dans les plus anciens textes bibliques, le prophète
est désigné comme « homme de Dieu » (‘isch ha’aelohim) ou bien comme «
voyant » (ro’oh, hozsh). Il semble que la désignation « homme de Dieu »
était réservée aux grands leaders du peuple élu, comme Moïse (Dt 33,1)
et David (Ne 12,24.36). Le prophète Élie porte ce titre d’une manière
toute spéciale (29 fois). Cette désignation signifie la grande proximité
du prophète avec Dieu, avec celui qui l’a appelé.
Le voyant possède la capacité de découvrir ce qui est
caché ou ce qui va arriver (1S 9, 9-19). Chez le voyant est souligné ce
qu’il voit, chez le prophète - ce qu’il dit (Is 30,10). Le prophète fait
l’expérience de la révélation de Dieu à travers des images – il « voit
», ou comme une révélation de la parole – il « entend ». Le prophète
voit des « visages » (cf. Am 9,1s ; Is 6,1s), mais également des
relations entre ce que les autres ne voient pas. Il voit plus « profond
» et plus « loin ». Les événements quotidiens ont pour lui une
signification particulière, ils servent de symboles pour la volonté de
Yahvé : un simple panier « plein de fruits » devient pour Amos le
symbole du peuple maintenant « mûr » pour l’exil (cf. Am 8,1-2), ou bien
la problématique conjugale devient pour Osée le symbole de la relation
d’Israël à son Dieu (cf. Ho 1,2s). Le prophète reconnaît des signes de
Dieu dans les événements quotidiens. La caractéristique principale de
l’activité prophétique est sa parole. Le prophète est l’homme de la «
parole ». La parole de Yahvé « vient » à lui, Yahvé lui « parle » (cf.
Os 12,11). La parole que Dieu adresse à l’homme fait de lui un vrai
prophète.
Chez tous les prophètes de l’Ancien Testament, on peut
dénoter trois caractéristiques qui se recoupent, se croisent, et qui
sont essentielles pour le prophétisme authentique : le prophète vit une
relation particulière à Dieu, relation fondée sur son expérience
personnelle. Au début de leur existence prophétique, la majorité des
prophètes fait une expérience particulière de Dieu : le prophète est élu
de Dieu, il est « mis à part », « la main de Yahvé l’a touché » (Jr
1,9), elle repose sur lui (Ez 3,14), Yahvé s’est saisi de lui, l’a
maîtrisé, l’a séduit, l’a fasciné (Jr 20,7) ; le prophète saisi par
l’Esprit (Ez 2,2) est l’homme de l’Esprit (Os 9,7). C’est ainsi que le
prophète devient « l’homme de Dieu » - titre spécifique donné aux
prophètes, par exemple dans 1S 2,27s. Le prophète est l’ami de Dieu, le
confident de Dieu, « le serviteur de Yahvé » - ebed Yahvé. L’élection
prophétique inclut toutes ces particularités.
La mission est une autre caractéristique du prophète.
Il est élu et envoyé par Yahvé. Pour la mission prophétique, Yahvé lui a
donné son Esprit dans la force duquel il se présente au nom de Dieu,
parle en son nom, devient « sa bouche » (cf. Is 6,8 ; Jr 1,7) Au nom de
sa mission, le prophète peut dire à ses auditeurs : « Écoutez la parole
de Yahvé » et peut donner à sa parole prophétique l’adjectif de « parole
de Yahvé ». Ce parler au nom et à la place de Yahvé est une des
principales caractéristiques du vrai prophétisme.
Le prophète n’est pas seulement celui qui parle au
peuple au nom de Yahvé, mais également celui qui s’adresse à Dieu au nom
d’Israël, manifesté de manière particulière dans la prière
d’intercession du prophète (par exemple 1S 12,17-25 ; Am 7,2 ; Jr
18,20). Le prophète joue le rôle d’intermédiaire entre Yahvé et son
peuple, le peuple et Yahvé.
Le service prophétique inclut également celui de
gardien : le prophète veille sur Israël (cf. Ez 3,17). Le prophète est
comme un berger responsable de son troupeau (cf. Ez 17-21).
DIVERS GROUPES PROPHÉTIQUES DANS L’ANCIEN TESTAMENT
Dans les textes de l’Ancien Testament, nous trouvons
plusieurs catégories de prophètes :
a) La catégorie la plus ancienne rencontrée dans
l’Ancien Testament a pour caractéristique principale l’extase ; ces
prophètes parcourent Israël et entrent - à l’aide d’instruments de
musique - en état d’extase. Dans cet état, ils prononcent un message
(cf. glossolalie – 1Co 14). Leur extase a un effet « contagieux » : on
trouve même le roi Saül « parmi les prophètes » (1S 10,5s ; 1S 19,18s).
La Bible considère les prophètes de Baal comme des extatiques (1R
18,19-40). Ces prophètes exercent une attirance sur Israël (1S 10,5s),
mais certains les considèrent comme « fous » (Ho 9,7).
b) Dans les Premier et Deuxième livres des Rois, nous
trouvons une communauté de prophètes portant des caractéristiques du
monachisme ; on parle des « fils » des prophètes.
Ces communautés de prophètes se forment autour des
grands personnages prophétiques, comme par exemple le prophète Élie (2R
2,3s). Élie s’engage contre le syncrétisme qui apparaît dans le peuple à
son époque. Il combat pour Yahvé, le seul Dieu, et pour la pureté de la
foi en ce vrai Dieu. Il y a effectivement un danger que la foi en Yahvé,
le seul Dieu, se mélange avec la foi en des dieux de peuples païens
fondée sur des phénomènes naturels.
Le prophète agit en « père » pour ses « fils » qui
sont assis à ses pieds, qui apprennent de lui et qui habitent avec lui.
Nous trouvons ces communautés rassemblées autour des prophètes, mais
également autour des sanctuaires (1R 13,11 : des prophètes rassemblés
autour du sanctuaire de Béthel ; 2R 2,35 : des prophètes rassemblés
autour des sanctuaires de Gilgal, de Jéricho, de Béthel). Chez ces
prophètes, l’extase ne joue plus le même rôle que chez les prophètes
plus anciens. C’est le don de l’Esprit qui caractérise ce groupe. Ce
charisme se manifeste à travers leurs actions miraculeuses (2R
2,19-22.23-25 ; 4,1-7.18-37). Ils sont particulièrement préoccupés par
ce qu’on appellerait aujourd’hui le salut des âmes (cf. Elisée : 2R
4,1-7.8-37 ; 5,1-14).
c) L’Ecriture Sainte connaît également des prophètes «
officiels », prophètes « du culte », rattachés aux sanctuaires. Ils se
distinguent des prophètes qui dans leur critique n’épargnent ni le
temple, ni les prêtres y exerçant leur service. Les prophètes du culte
trouvent leur place auprès des prêtres au service du culte. Leur rôle
est de prophétiser à la demande - au peuple et au roi. Ils bénéficient
d’une grande influence à la cour royale (cf. 1R 1,8) et développent un
langage prophétique qui leur est propre.
d) Avec l’établissement du royaume en Israël, le
mouvement prophétique entre dans une nouvelle phase. Extases, présages
et miracles passent au second plan, alors que la parole, l’annonce de la
parole, devient primordiale. Les prophètes s’éloignent de plus en plus
du culte, de l’institution, de la cour royale. Depuis Amos jusqu’à
Malachie, la parole est la caractéristique et le moyen principal du
prophétisme. Le prophète agit seulement par des signes qui ne sont pas
une illustration, mais une manifestation de la parole (cf. Ho 1,4.6.9 ;
Is 7,3 ; 8,3 ; 20,2 ; Jr 16,2.5.8).
e) L’action des prophètes
L’action prophétique peut se diviser en trois époques
classiques :
1. L’époque de la chute du royaume du Nord (vers 721
avant le Christ)
2. L’époque de la chute du royaume du Sud (vers 597/87
avant le Christ)
3. L’époque de l’exil (vers 539 avant le Christ)
Les prophètes adressent leur message à leur peuple
(Israël), mais également à tous les peuples. Leur message concerne le
passé, le présent et l’avenir. La dimension de l’avenir se caractérise
par l’annonce (l’avenir est lié au présent, à ce à quoi l’individu est
confronté dans le présent), et non par la voyance (les présages).
L’Ancien, tout comme le Nouveau Testament connaissent
tant les prophètes que les prophétesses : Myriam, Déborah, la femme du
prophète Isaïe (cf. Is 8,3), la prophétesse Hulda. Les prophètes
annoncent que l’esprit prophétique doit s’emparer du peuple tout entier,
(cf. Ba 11,29 ; Jl 3,1-5), que tout le peuple doit devenir prophétique.
LES THÈMES PRINCIPAUX DES ANNONCES PROPHÉTIQUES
La tâche du prophète est de révéler la parole par
laquelle Dieu exprime Sa volonté. La révélation de la parole de Dieu se
manifeste de diverses manières. Le plus souvent, il s’agit d’un message
où Yahvé appelle à la fidélité à sa Loi : cette parole contient une
menace, dans le cas où le peuple persévère sur le chemin qui mène à la
ruine, et une promesse du salut, s’il obéit à la parole.
L’Ancien Testament met en évidence le prophétisme
comme un phénomène complexe qui ne se laisse pas réduire à un
dénominateur commun. Néanmoins, il comporte des règles qui le régissent
et des caractéristiques communes.
Indépendamment de certains prophètes qui se
distinguent par le style et le contenu de leur discours, on trouve chez
les prophètes certaines similitudes faciles à constater.
L’annonce du jugement
La caractéristique principale des « anciens prophètes
» d’avant l’exil est l’avertissement, la menace du châtiment. Le message
prophétique s’adresse tant aux représentants du peuple qu’aux groupes à
l’intérieur du peuple qui se sont éloignés de la foi « d’Abraham,
d’Isaac et de Jacob ». Ces prophètes annoncent le châtiment de Dieu qui
se manifeste à travers la sécheresse, les tremblements de terre, la
guerre. Et pourtant, l’annonce de ces châtiments comprend un appel à la
conversion. Le malheur qui frappe le peuple ou l’individu est considéré
comme un châtiment pour le péché du peuple tout entier, des individus ou
des représentants du peuple. Pour les prophètes, le péché est le
comportement du peuple contraire à l’action de Dieu dans l’histoire.
Isaïe appelle ainsi à la conversion le peuple qui cherche la sécurité en
dehors de son Dieu. Amos et Michée annoncent les châtiments qui
frapperont le peuple en raison du non respect de la loi de Dieu. Osée,
Jérémie et Ezéchiel dénoncent l’infidélité du peuple qui se détourne de
Yahvé et qui s’adresse aux dieux étrangers.
L’annonce du salut
Le message du salut n’est pas fondé sur la question de
ce qui doit venir après le jugement de Dieu, mais sur la volonté de Dieu
qui cherche le salut de son peuple. Dieu est celui qui veut sauver son
peuple. Le salut n’est pas conditionné (comme le châtiment, qui vient
comme conséquence du péché). Dans le message du salut, Dieu promet son
aide à son peuple (cf. Is 41,17s). Ce qui doit venir est déjà décrit
dans l’annonce du salut (Is 11,1s). L’annonce du salut prédomine au
temps de l’exil et après l’exil. Le salut annoncé par les prophètes doit
se manifester dans divers domaines : l’établissement d’une nouvelle
relation entre Dieu et le peuple élu, le rétablissement de l’état
national, la libération nationale et politique. Le salut promis par Dieu
ne viendrait pas parce que le peuple se serait amélioré, il ne se fonde
pas sur la fidélité et la conversion du peuple, mais uniquement sur la
volonté, la fidélité, la sainteté de Dieu - sur son amour envers son
peuple.
En vertu de cet appel et de leur réflexion
personnelle, les prophètes représentent l’exemple de l’Israélite fidèle.
Ils mettent en évidence qu’il est possible de faire l’expérience de
Dieu, bien qu’elle soit souvent douloureuse (cf. « Les lamentations de
Jérémie »). Les prophètes annoncent que la parole de Dieu possède la
puissance de transformer l’homme.
Les prophètes de l’Ancienne Alliance sont caractérisés
par « la sobre ivresse » de la parole de Dieu (cf. Jr 15,16 ; 23,9.29) ;
l’existence du prophète s’efface dans la force de son annonce
prophétique.
L’Ancien Testament considère le prophète comme une
personne particulièrement appelée par Dieu pour annoncer sa parole, pour
avertir, consoler, enseigner, orienter. Le prophète est entièrement
dépendant de Dieu qui l’a appelé, il est responsable uniquement devant
Lui.
La problématique fondamentale rencontrée par les
prophètes est le syncrétisme du peuple juif, la disparition d’une juste
relation à Yahvé, l’infidélité au premier commandement du décalogue –
Yahvé seul est Dieu.
LE MESSAGE PROPHÉTIQUE DU NOUVEAU TESTAMENT
Dans le Nouveau Testament, on trouve 144 fois le mot
prophète : le plus souvent chez Mathieu (37 fois) et chez Luc (29 fois
dans son évangile, 30 fois dans les Actes). Le mot signifie celui qui
annonce ou interprète la parole de Dieu. Le mot prophète désigne tant
les prophètes de l’Ancienne Alliance que Jean Baptiste, Jésus, ou un
autre personnage annonçant la venue du royaume des cieux, mais également
les chrétiens possédant le charisme de prophétie.
Les personnes qui annoncent la Parole sont appelées
prophètes, prophétesses.
Le prophétisme du Nouveau Testament manifeste des
analogies avec celui de l’Ancien Testament : le prophétisme de
l’avertissement (cf. 1Co 14,3.31), le prophétisme qui indique des
événements à venir (cf. Mt 26,68 ; 15,7).
Dans le Nouveau Testament, la notion de prophète
concerne :
Les prophètes de l’Ancienne Alliance
Le prophète de l’Ancienne Alliance est celui qui
prononce les paroles de Dieu, il est « la bouche de Dieu » (Is 15,19).
Le Nouveau Testament considère que les prophètes de l’Ancienne Alliance
annonçaient ce qui allaient venir en Jésus Christ (cf. Mt 1,23 ;
2,5s.17s.23). Pour Mathieu, l’Ancienne Alliance possède une autorité
absolue : ce que les prophètes ont annoncé est accompli en Jésus Christ.
Les prophéties de l’Ancienne Alliance permettent de reconnaître Jésus
comme le Messie promis. Ce qui frappe tout particulièrement, c’est la
similitude entre la mort en martyr du prophète et la mort de Jésus (cf.
Mt 23,31 ; Mt 23,37 ; Ac 7,52). Le Judaïsme à l’époque de Jésus et au
temps des premiers chrétiens considère le martyre comme l’essence de
l’image du prophète (cf. Mt 23,25).
Jean Baptiste
Dans le Nouveau Testament, Jean Baptiste est appelé
prophète. Son annonce rappelle le style des prophètes de l’Ancienne
Alliance : il annonce le jugement et appelle à la conversion. Dans son
annonce, il appelle à la conversion morale et remet en question la
conscience religieuse des Juifs. Il appelle à un baptême qui se
distingue du lavement rituel par lequel les prosélytes s’approchent du
judaïsme, mais également distinct du lavement pratiqué par la communauté
de Qumran : le baptême de Jean est le signe des temps eschatologiques
qui commencent et signifie la conversion intérieure – condition du
salut. Il n’est donc pas étonnant que les contemporains de Jean se
posent la question s’il n’était pas le prophète eschatologique annoncé
(cf. Mt 11,8s). Le Nouveau Testament voit en Jean le Précurseur, celui
qui annonce, qui « rend témoignage » (Jn 1,36) du prophète
eschatologique qui est apparu en la personne de Jésus de Nazareth. Le
baptême de Jean annonce le baptême chrétien.
Jésus Christ
Le Nouveau Testament n’applique que rarement le mot
prophète à Jésus : « le monde » qui l’écoute l’appelle ainsi (cf. Mc
6,15). Dans les évangiles, Jésus lui-même ne se donne jamais ce nom.
Pour le Nouveau Testament, Jésus est plus qu’un prophète (cf. Mt 12,41).
Il ne fait pas qu’annoncer le salut : en sa personne, le salut est déjà
présent (cf. Lc 10,24).
Les chrétiens
Dans la première communauté chrétienne, certains
membres sont gratifiés de l’esprit de prophétisme. Leur présence dans la
communauté signifie que la communauté toute entière possède l’Esprit. Ce
don a probablement été institutionnalisé très tôt : il obtient une place
précise dans la communauté, il est lié à un service précis rendu à la
communauté. Les personnes qui ont le charisme de l'Esprit sont placées
au même rang que « les apôtres et les docteurs » (1Co 12,28s, Ep 4,11),
ou « les apôtres et les saints » (Ap 18,20).
Dans les communautés pauliniennes, le devoir des
personnes possédant ce don de l’Esprit est d’avertir la communauté (cf.
1Co 14,3.24s,31), de la consoler (1Co 14,23s), de l’édifier (1Co 14,3),
de lui révéler les secrets et la science (1Co 13,2). La révélation
prophétique doit être faite par des paroles compréhensibles et sans
exaltation inutile (1Co 12,1 ; 14,15s.23s). Le souci de Paul est que
l’ordre et la paix règnent dans les communautés, surtout lors des
liturgies ; il interdit que plusieurs prophètes prophétisent en même
temps. Selon lui, les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes
(1Co 14,32). Cette « soumission » doit être comprise comme soumission à
l’ordre et à la paix qui vient de Dieu. Le prophète doit également
savoir se taire.
Selon la lettre aux Ephésiens (Ep 2,20) les prophètes
sont inscrits dans les fondements de la communauté, ce qui fait entendre
que le temps du « prophétisme », du service prophétique, est passé, et
que désormais le prophétisme est inscrit dans les « fondements de la
communauté ».
Les avertissements contre les faux prophètes, que nous
trouvons dans les synoptiques, indiquent que la première communauté
chrétienne comptait probablement un grand nombre de prophètes.
Les Actes des Apôtres parlent à plusieurs endroits du
prophétisme et des prophètes. La raison est à rechercher dans la
théologie de l’évangéliste Luc, qui regroupe toute l’histoire de
l’humanité en trois périodes (le temps d’Israël, le milieu des temps, le
temps de l’Église). La troisième période, celle de l’Église, commence
avec l’événement de la Pentecôte (Ac 2,1s) et représente la plus grande
partie des Actes des Apôtres. Cette troisième période est considérée
comme le temps de l’Esprit, celui où tous les chrétiens possèdent le don
de l’Esprit, le même que le Christ seul possédait dans la deuxième
période. Le signe du temps de l’Esprit est évident dans le grand nombre
de prophètes chrétiens mentionnés par le nom (cf. Ac 11,27s ; 13,1 ;
15,32 ; 21,9s), ainsi que dans la prise de conscience que tous les
chrétiens sont porteurs de l’Esprit, et donc possèdent le don de
prophétisme (Ac 2,17s ; 19,6).
L’auteur du Livre de la Révélation se donne le nom de
prophète (Ap 22,9). Selon l’Apocalypse, le prophète reçoit la révélation
des plans secrets de Dieu (1,1) dans des visions (6,1-19 ; 10). Le
prophète avertit et console (ch. 2 et 3). Une importance particulière
est accordée à sa parole (22,18s).
Selon le témoignage d’écrits tels que Didaché (10,7 ;
11,7-12 ; 13,1-7) et les Dialogues de Justin (82,1), le prophétisme a
encore perduré quelque temps dans la première Église chrétienne. En
raison des abus montanistes, il entre dans une profonde crise l’amenant
à perdre de son importance, et il finit par progressivement disparaître.
Peu à peu, le rôle des prophètes est repris par l’institution, en tant
que seule interprète légitime de la Parole et de l’action de Dieu dans
le monde.
L’Écriture Sainte et la Tradition de l’Église voient
dans le prophète (non à titre exclusif, et avec une certaine méfiance)
celui qui prédit des choses à venir, celles qui doivent avoir lieu.
L’accomplissement de la prophétie distingue le vrai du faux prophète.
Selon le Nouveau Testament, les prophètes et les prophéties de l’Ancien
Testament se sont accomplis en Jésus Christ. Aux yeux des contemporains,
Jésus porte les caractéristiques du prophétisme vétérotestamentaire : il
prédit son propre sort et le sort de sa doctrine.
Le Nouveau Testament comprend la prophétie d’abord
comme interprétation de la volonté de Dieu dans le présent, dans une
situation précise, dans un endroit précis. Le prophète annonce ce que
Dieu attend de l’homme dans une situation précise : son langage est
d’abord celui du temps présent.
Le langage prophétique est fondamentalement déterminé
par la parhésie – langage ouvert, courageux, intrépide, où l’on dit ce
que l’on pense. L’autorité prophétique est fondée sur la parhésie,
langage ouvert adressé au monde.
Parler d’une manière prophétique signifie la liberté
de toute fausse considération, mais également la « disponibilité » à
s’exposer à la Parole de Dieu. Parler d’une manière prophétique signifie
« être appelé » au service prophétique : le prophète ne parle pas « de
lui-même », par sa propre force et sa propre sagesse, mais par la
puissance de Dieu. La vocation prophétique est charismatique, elle n’est
pas liée à un service précis, mais à une situation précise où la Parole
de Dieu doit être dite avec entière ouverture et avec courage.
LE « DISCERNEMENT DES ESPRITS » (1 Co 12,10)
Le service prophétique est fondamentalement lié à
celui du discernement des esprits. Il y a des vrais et des faux
prophètes : les faux prophètes confondent leurs propres opinions avec la
Parole de Dieu. Déjà l’Ancien Testament connaît des personnages qui se
présentent comme prophètes, sans être appelés ou envoyés par Dieu. Le
Nouveau Testament en connaît également quelques-uns, et avertit la
communauté de fidèles de ne pas leur accorder leur confiance (cf. Mt
7,15 ; 24,11 ; 1Jn 4,1), d’où la question des critères permettant de
distinguer les vrais des faux prophètes. Dans le Nouveau et dans
l’Ancien Testament, les critères de discernement des vrais et faux
prophètes sont les mêmes. Pour l’Ancien Testament, la conscience
personnelle du prophète d’être appelé est un des critères du
discernement : la « souffrance » qui ne lui permet pas de contenir la
parole de Dieu, mais l’oblige à la proclamer au nom de Yahvé (cf. Jr
20,9 ; 23,16 ; Am 3,8). Le Nouveau Testament connaît ce même critère
charismatique : seul celui qui possède l’Esprit de Dieu peut discerner
si quelqu’un parle dans l’Esprit (cf. 1Co 2,11). Ce critère subjectif
est accompagné d’autres signes permettant de discerner le vrai du faux
prophétisme : l’enracinement du message prophétique dans le message
biblique, le fait que le message correspond à la situation à laquelle il
se réfère, l’authenticité personnelle de la vie prophétique. Si la vie
personnelle du prophète ne correspond pas aux exigences divines, il
n’est pas un envoyé de Dieu (cf. Jr 23,14 ; 29,23). Selon la conviction
chrétienne, le vrai prophète est celui qui met en pratique dans sa
propre vie ce qu’il enseigne et ce qu’il prêche : sa vie doit porter «
de bons fruits » (cf. Mt 7,16 ; Ap 2,20). Le message prophétique doit
servir à l’édification et à l’encouragement de la communauté à laquelle
il s’adresse (cf. 1Co 14,3). L’annonce prophétique doit être en accord
avec les prophéties plus anciennes (cf. Jr 28,7s). Le prophétisme
néotestamentaire doit être en accord avec l’annonce chrétienne
fondamentale (1Jn 4,1s) ; 1Co 12,3). Le vrai prophète ne cherche aucun
profit personnel, ne flagorne pas, n’accepte aucun compromis lorsqu’il
est question du message de Dieu.
Le destin prophétique est étroitement lié à la
vocation prophétique. Dès l’instant de l’appel, le prophète ne
s’appartient plus à lui-même, mais à Dieu qui l’a appelé. Dieu non
seulement appelle le prophète pour l’envoyer à son peuple, mais il le
livre au peuple. La persécution à cause de la parole de Dieu – le
martyre – fait partie de la dimension essentielle de l’existence
prophétique biblique (cf. 1R 19,10.14 ; Jr 11,18s ; 20,2 ; 26,8s). La
dimension tragique de leur vocation se laisse lire sur les visages des
prophètes, mais elle apporte la bénédiction et le salut au peuple auquel
ils sont envoyés (cf. Is 50,6 ; 52,14-53). Le Nouveau Testament reprend
le thème du prophète persécuté et l’applique à Jésus et à ses disciples.
Le destin de Jésus, comme celui de ses disciples, est un destin
prophétique (cf. Mt 5,12 ; Lc 13,33).
Le prophète biblique est une personne attaquée de
l’intérieur comme de l’extérieur, une personne qui souffre de la
violence intérieure et extérieure, et pourtant, il vit sa vocation
principalement comme une grâce et non comme un poids. Le prophète fait
de temps en temps l’expérience d’une proximité de Dieu toute
particulière, cette proximité lui donne la force de continuer à agir. Le
prophète fait de temps en temps - et de manière toute spéciale -
l’expérience de la confirmation de son élection prophétique : il éprouve
l’amour de Dieu, l’amour de celui qui l’a appelé à être son témoin dans
le monde (cf. Is 49,1-4), ce monde qui a oublié le premier commandement
du Décalogue : « Et maintenant, Israël, que te demande Yahvé ton Dieu,
sinon de craindre Yahvé ton Dieu, de suivre toutes ses voies, de
l’aimer, de servir Yahvé ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme ?
» (Dt 10,12).
Alphonse Sarrach
MEDJUGORJE – LE DON D’UN TROISIEME ŒIL
Si l’un d’entre vous a déjà rencontré des femmes
indiennes, vêtues peut-être de saris pittoresques, il a sans doute
remarqué que la plupart d’entre elles ont le front marqué d’un point
rouge, dont la profonde signification demeure inconnue de la majorité
des Indiens. Certains diront que c’est le signe des femmes mariées, mais
à notre époque, même les petites filles sont marquées par ce signe. La
vraie signification est plus profonde, et on peut l’entrevoir en
regardant les représentations de divinités indiennes, y compris
masculines : toutes ont un point rouge sur le front. Celui-ci a donc une
signification religieuse. La réponse se trouve dans la Bhagavad-Gita, le
livre saint des indiens, souvent comparé au Nouveau Testament. Ce livre
décrit le point culminant d’une grande bataille sur le champ de Kuru (à
proximité de la ville actuelle de New Delhi) entre deux tribus liées par
des liens familiaux, mais entrées en conflit : les Pandava et les
Kaurava. Lorsque le roi Arjuna, pouvoir suprême des Pandava, jette un
regard sur l’autre camp, il y reconnaît de nombreux membres de sa
famille, contre lesquels il doit se battre. Épouvanté, il jette son arme
de son char. Le cocher se retourne et se laisse reconnaître comme étant
Krishna, le Dieu Vishnu devenu homme, et lui enseigne le sens du devoir.
Afin d’éliminer le doute qui l’habite, le roi, visiblement impressionné,
obtient du cocher la grâce de contempler sa nature divine. Celui-ci
prononce alors ces paroles décisives : « Mais tu ne pourras pas me voir
avec tes yeux. Je te donne un œil divin. Regarde maintenant ma
merveilleuse puissance divine ». (XI,8)
En d’autres termes, l’œil humain ne peut voir la
nature divine, il s’y perd. Il faut une grâce particulière, un œil
particulier, pour voir Dieu un tant soit peu Le saisir, et ce qui est
encore plus important, comprendre les relations entre Dieu et l’univers,
et avec toute sa création. Depuis que je me suis rendu pour la première
fois à Medjugorje, cette image ne me quitte plus.
LA COLONNE DE LUMIÈRE
Au début des événements de Medjugorje, de nombreuses
personnes qui se trouvaient dans la vallée pouvaient voir la croix sur
la colline du Križevac se transformant en colonne de lumière. C’est une
allusion à la colonne de feu qui, il y a trois mille ans, indiquait aux
Israélites le chemin pour sortir d’Egypte : celui qui conduisait d’une
culture corrompue au désert, lieu où Dieu prépare pour son peuple et
pour toute l’humanité un catalogue de valeurs entièrement nouveau, qui
permettra à la culture humaine et à la vie spirituelle de se développer
selon Dieu.
Si l’on regarde les presque vingt ans de Medjugorje,
on peut constater chez de nombreuses personnes l’apparition d’une
nouvelle manière de concevoir le monde et les relations à Dieu. C’est
comme si à Medjugorje la Vierge leur avait donné un « troisième œil »
qui leur permet de poser un regard nouveau sur leur entourage et sur
eux-mêmes.
Le fait d’être croyant ou incroyant détermine la
manière de concevoir le monde – c’est indiscutable. Le fait de
s’orienter vers la consommation ou vers le renoncement détermine
fondamentalement le comportement de la personne. Investir dans le luxe
ou rechercher une vie simple détermine la qualité d’une culture : celle
du pouvoir ou celle du service. Cette distinction pourrait révolutionner
l’histoire des hommes et donner une nouvelle dimension d’avenir qui se
joue entre l’affrontement et la paix.
CHANGEMENT DE POINT DE VUE
Conversion signifie changement de point de vue. Suite
à sa conversion, Saul de Tarse devient Paul qui, instantanément, pose un
nouveau regard sur la personne de Jésus, son action sur la terre, son
message, et sur les chrétiens. Ceci le rend apte à s’identifier à ceux
qu’il avait persécutés. D’innombrables fois, la Gospa de Medjugorje a
répété : « Décidez-vous en faveur de Dieu ! ».
La conversion, la décision en faveur de Dieu, a
éveillé la nature prophétique de nombreux pèlerins, parfois de simples
curieux. Prophétiser ne signifie naturellement pas prédire l’avenir –
c’est un malentendu qui demande toujours une clarification - mais se
souvenir de ce que Dieu a déjà révélé aux hommes. C’est un rappel et une
orientation dans la manière de sortir d’une situation confuse et sans
issue, la capacité de reconnaître le chemin que Dieu a indiqué il y a
très, très longtemps. Le prophète pénètre avec son œil spirituel,
éclairé par la grâce, les fausses lumières de son temps et les illusions
dans lesquelles les hommes se sont égarés.
On peut rencontrer des personnes qui se présentent
comme « Amis de Medjugorje » lors de nombreux rassemblements religieux,
ecclésiaux, parfois non-confessionnels, au niveau national ou
international, particulièrement lors des rassemblements de jeunes et des
rencontres avec le Pape. Ils semblent représenter un noyau spontané,
non-organisé, de nombreuses activités dans le monde. Ils connaissent les
règles de jeu de la civilisation contemporaine, mettent les choses au
point et sont présents partout où l’Esprit de Dieu, doucement et
invisiblement, indique de nouveaux chemins.
Ils interviennent aussi activement dans des régions en
crise et dans des conflits de nature spirituelle. Le prophète applique
sa mission d’abord à lui-même. Ceci vaut également pour un mouvement
prophétique. Cette application permet de mesurer si le message sur
lequel il repose vient de Dieu ou de l’illusion humaine. Depuis le
début, Medjugorje est sans cesse éprouvé dans une fournaise de
calomnies, de soupçons et de méfiance, à commencer par les difficultés
dans le diocèse de Mostar et jusqu’aux endroits les plus éloignés de la
terre. Jusqu’à présent, Medjugorje a passé tous ces examens, mais doit
se préparer à une nouvelle épreuve, peut-être plus grande encore, qui
viendra dans le nouveau siècle. Il peut arriver qu’un prophète parle
durement. Son devoir est de parler au peuple qui s’égare, parfois de
parler à la conscience des dirigeants faibles ou hésitants. Et pourtant,
il ne cherchera jamais à se mettre à la place de l’institution, à
éliminer les responsables, comme le font souvent les révolutionnaires
qui, une fois le pouvoir en place éliminé, s’érigent eux-mêmes en
pouvoir. Agir ainsi, signifierait trahir sa propre mission. Le prophète
demeure serviteur d’un autre qui lui est supérieur. Ceci concerne
Medjugorje. Le prophète est obéissant. Il se met à l’écoute de la voix
de Dieu. Ce qui frappe chez les personnes qui se rendent depuis des
années à Medjugorje, ce n’est pas leur amour pour les discussions, mais
leur capacité d’écoute. Ils ne se lassent jamais d’écouter. C’est ainsi
qu’ils mûrissent intérieurement. Une telle attitude est un signe pour
toute l’Église.
UNE MEILLEURE COMPRÉHENSION DE LA RÉALITÉ
Lors d’une rencontre de Medjugorje-Allemagne, Mgr
Johannes Dyba, archevêque de Fulda, a appelé les pèlerins rassemblés
dans sa cathédrale « une race d’endurcis ». On ne pourrait désirer une
plus grande louange de la bouche d’un haut pasteur de l’Église. Il a
ainsi souligné la constance et la persévérance qui caractérisent ces
groupes.
Abraham Maslow, un des plus grands psychologues du XXe
siècle, s’est rendu compte que dans son travail il traite principalement
des personnes malades. Ceci l’a inspiré à examiner des personnes en
bonne santé pour comprendre de quoi dépend leur santé. Maslow n’était
pas particulièrement religieux, sa curiosité reposait entièrement sur
son intérêt scientifique. Pendant des années, il recherchait donc des
personnes qui se distinguent par leur santé mentale et corporelle, et il
a fait une découverte surprenante. Nous mentionnerons seulement quelques
caractéristiques essentielles qu’il ait pu constater chez ces personnes
: elles possèdent une meilleure capacité d’appréhender la réalité, elles
sont capables de s’accepter elles-mêmes telles qu’elles sont et leur
nature telle qu’elle est, elles sont orientées vers un problème, elle
possèdent la capacité d’apprécier certaines valeurs, un fort attrait
pour ces valeurs et, le plus important, sont marquées par des
expériences mystiques (Perte du Moi et l’expérience de la
transcendance). En 1962, Maslow a formulé ses expériences : « Le peu que
j’ai lu sur des expériences mystiques les mettait toujours en lien avec
la religion, avec la vision du surnaturel. Comme la majorité des
scientifiques, je fronçais les sourcils avec incrédulité et considérais
tout cela comme un non-sens, une hallucination ou une hystérie, le plus
probablement comme une pathologie… Mais les personnes qui m’ont relaté
de telles expériences ne présentaient pas de signes pathologiques.
C’était les personnes les plus saines que j’ai pu trouver. »
Sans exagération, on peut dire la même chose de
nombreux groupes de Medjugorje. Certains évêques pourront le confirmer.
« Je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,6)
Depuis longtemps, la théologie a admis que « Gratia
supponit naturam », que la grâce présuppose la nature. S’appuyant sur
cette ancienne règle, il semble important de ne pas seulement écouter
Dieu – comme le fait le prophète – mais également d’observer ce qui se
passe dans la nature et dans l’histoire. Dieu n’agit pas en dehors de
l’histoire, mais il la conduit. Si nous voulons reconnaître le caractère
prophétique de Medjugorje, il nous faudra analyser avec précision les
événements contemporains, surtout les grands changements, et chercher à
voir s’il existe un lien entre les messages du ciel et les événements
d’ici-bas.
UNE NOUVELLE ÉPOQUE
À partir de cet arrière-plan, deux constats de notre
époque méritent une attention particulière. L’analyse systémique nous
aide à comprendre certains liens, plus précisément les liens entre
l’homme, la machine et l’environnement, et leurs conséquences sur la vie
économique et sociale. On a ainsi découvert que le progrès et la
régression économiques se développent par vagues, que ce cycle possède
également un arrière-plan moral et religieux. Certains croient avoir
reconnu que la folie sexuelle de notre époque conduira à long terme à la
pauvreté économique.
Depuis la Renaissance et les Lumières, l’homme ne
cesse donner une place de plus en plus centrale à sa propre personne et
à sa raison. Vers la fin du 20e siècle, nous avons fait l’expérience de
la décadence de cette attitude mentale sur toute la ligne.
Vers la fin d’une phase de développement se forme un
puissant agrégat de nouveaux besoins, souvent de nature totalement
contradictoire. Celui-ci apparaît lorsque de nombreuses personnes se
croient encore au sommet de la phase qui approche de sa fin. La personne
qui a découvert cette règle, le Russe Nikolai Dimitriewitch Kondratieff,
a été exécutée en 1938 par le dictateur Staline. Kondratieff n’avait que
46 ans. De quoi avait peur Staline ? Aujourd’hui même, nous avons
affaire à un problème d’agrégat. À la fin d’une époque marquée par
l’hédonisme et le matérialisme, les besoins de nature spirituelle se
sont accumulés. Un jour, ils apparaîtront en plein jour. Une question se
pose : quelles valeurs spirituelles, vraies ou fausses, seront alors
offertes aux hommes ? La Gospa a prévu ce développement et nous appelle
sans répit depuis les années 80 : « Décidez-vous en faveur de Dieu ! ».
Faites-le à temps, avant que vous ne vous enfonciez dans de nouvelles
erreurs. Elle a prévu le vide spirituel qui allait venir et veut nous
conduire dans la bonne direction. Vers la fin du Livre de la Révélation,
nous lisons : « Vois, je fais toute chose nouvelle. » (Ap 21,6) Il est
frappant que la Gospa, dans ses messages, utilise souvent le mot «
nouveau ». En juin 1992, elle disait : « Ma présence ici est pour vous
conduire sur un chemin nouveau : le chemin du salut. » En novembre de la
même année : « Je suis avec vous, afin de vous enseigner et de vous
conduire dans une vie nouvelle de conversion et de renoncement.
Seulement ainsi vous découvrirez Dieu et tout ce qui est maintenant loin
de vous. » Et un mois plus tard : « Dans le monde entier il y a un grand
manque de paix. C'est pourquoi je vous appelle tous à construire avec
moi, à travers la prière, un nouveau monde de paix. ». En février 1993,
elle continue : « Je suis avec vous et je vous guide vers un temps
nouveau. »
LA FIN DE LA CULTURE DU MOI
L’échange et l’interaction dans toute la création,
aspect universel et fondamental de la réalité, est une des découvertes
les plus importantes de la physique. Un auteur l’a réduit à une formule
facilement compréhensible : « Un papillon en Australie peut provoquer un
ouragan dans les Caraïbes ». Les choses les plus petites sont en
interaction avec les plus grandes ! Sur cet arrière-plan, souvenons-nous
du message de la Gospa du décembre 1992 : « C'est pourquoi je vous
appelle tous à construire avec Moi, à travers la prière, un nouveau
monde de paix ; cela, je ne peux le faire sans vous… N'oubliez pas que
votre vie ne vous appartient pas, mais que c'est un don à travers lequel
vous devez donner la joie aux autres et les guider vers la vie
éternelle. ». « Par chacun de vous, je veux convertir et sauver le monde
».
Depuis presque 20 ans, à Medjugorje et grâce à
Medjugorje, on prie et on jeûne intensément partout dans le monde.
À la place de la culture du Moi, la Gospa introduit
une culture orientée vers l’autre. Son influence sur le destin de
l’humanité et le cours de l’histoire est probable et, si seulement nous
pouvions l’observer à partir de l’éternité, époustouflant. En 1991,
c’était la chute du communisme. Depuis 1981, la Gospa pose des jalons
pour une nouvelle manière de penser. Elle a provoqué une nouvelle
avalanche de prière qui ne doit pas s’arrêter. On pourrait dire en
plaisantant : D’une manière très modeste, l’air de rien, la Gospa nous a
donné une magnifique leçon d’analyse systémique et de physique moderne.
LES TROIS DOIGTS
Le philosophe espagnol Raimond Panikkar a
remarquablement affirmé à une radio allemande : « Le temps du
monothéisme approche de sa fin, et seul le christianisme a un avenir. »
Cette affirmation peut être facilement mal comprise. Il voulait dire que
Dieu est vie et relation !!! Après l’installation d’un merveilleux
Chemin de Croix sur le Križevac, dix merveilleuses stations du Rosaire
ont été érigées sur le Podbrdo. Le premier tableau montre très
éloquemment la scène de l’Annonciation à Nazareth.
Les artistes de tous les temps montrent habituellement
Marie à genoux, recueillie en prière profonde, et devant elle –
généralement en l’air – l’ange Gabriel. Sur le Podbrdo, c’est exactement
l’inverse. Marie se tient debout, et devant elle – un peu plus bas – un
puissant ange, si puissant, que son aile droite dépasse du cadre. L’ange
monte à Marie trois doigts et se manifeste ainsi comme le messager du
Dieu Trinitaire. Le message à peine transmis, par son attitude il donne
à comprendre que Marie n’est pas seulement « Pleine de Grâce » mais
également, ce qui pour lui est important, « Reine des Anges ». Les trois
doigts ont encore une signification : ils annoncent une nouvelle époque,
celle du Dieu Trinitaire. Dieu se reflète de diverses manières dans la
création et dans les lois de la nature. L’artiste a fait preuve d’une
intuition géniale. Par Medjugorje, s’annonce peut-être une époque dans
laquelle les relations interpersonnelles auront à jouer un rôle décisif.
Référons-nous aux paroles de Marie : « N'oubliez pas que votre vie ne
vous appartient pas, mais que c'est un don à travers lequel vous devez
donner la joie aux autres et les guider vers la vie éternelle », vers la
plénitude de la vie. Avec beaucoup de délicatesse et d’amabilité, elle a
signifié la grandeur de notre responsabilité, lorsqu’elle a dit en
novembre 1997 : « Dieu a donné à chacun la liberté que je respecte avec
amour et devant laquelle je m’incline avec humilité ».
Le voyant de Kurešček, dont le ministère a commencé à
Medjugorje, semble avoir reçu la mission d’ériger en Slovénie une église
en l’honneur de la Sainte Trinité.
Ceci indique la même direction. Dieu lève un peu plus
le rideau qui nous sépare de Lui. Il veut une civilisation où
l’adoration de Soi et l’exaltation de la raison s’éteignent, pour
imprégner à l’humanité des relations marquées de ses propres traits. Il
veut la diviniser toujours davantage. Medjugorje était et demeure un
outil adéquat – une prise de conscience devant laquelle nous pouvons
seulement tomber à genoux et nous exclamer : O Seigneur, merveilleuses
sont tes voies !
Sabino Palumbieri
L’ÉGLISE FACE AU MONDE D’AUJOURD’HUI : UNE TENTE
DRESSÉE AU SEUIL DU MILLÉNAIRE
1. ÉGLISE, TENTE PERMANENTE
L’histoire présente des caractéristiques qui expriment
la maturation de certains processus évolutifs d’humanisation à
l’intérieur du devenir temporel : il s’agit, selon Jean XXIII, de «
signes des temps » (expression que le Concile Vatican II a fait
sienne[1]) - clignotants de la Providence de Dieu dans l’histoire.
L’Église, incarnée dans l’histoire au service du
monde, incarnée en ce temps de seuil et sujette aux changements
radicaux, ne pouvait que comporter, selon ce qui est propre au processus
de la jeunesse, une modalité diverse de présentation, et indiquer des
signes de transformation.
Dans ce cadre, le visage de l’Église du troisième
millénaire est décidément en train de changer. Portant des traits
prédominants occidentaux, elle commence à acquérir des traits inspirés
par la mondialisation et marqués par le Tiers Monde. Les jeunes Églises
ont tendance à rajeunir l’Église toute entière : il s’agit d’un
renouveau de toute sa physionomie.
Ceci se vérifie avant tout au plan quantitatif. On
peut constater la baisse de la suprématie numérique des Églises
occidentales. Au début du XXe siècle, ces communautés représentaient 85%
de l’ensemble. En l’an 2000, elles ne sont que 40%. Les Églises du Sud
du monde– malgré de notables hémorragies vers les sectes et vers
d’autres mouvements religieux– sont en augmentation exponentielle.
Au plan qualitatif, on peut enregistrer une tendance
vers une inculturation des contenus de la foi. C’est la forme
fondamentale de l’incarnation de l’Église dans le tissu des drames et
des attentes des hommes : une redécouverte du pôle de l’orthopraxie en
interaction féconde avec celui de l’orthodoxie : un engagement en faveur
de la vérité de l’amour comme crédibilité de l’amour dans la vérité.[2]
Johann Baptist Metz a déclaré : « L’Église catholique
n’est plus celle qui contient l’Église du Tiers Monde, mais devient
elle-même l’Église d’un tiers monde d’origine occidentale et européenne.
»[3] Nous assistons au passage d’une Église culturellement monocentrique
à une Église culturellement polycentrique, conservant évidemment sa
structure catholique de communauté hiérarchico-primatiale de divine
constitution, en union avec Pierre et guidée par lui.
Dans ce panorama, le sens de l’universalité, loin de
se raréfier, est respiré à pleins poumons. Les anciennes hégémonies
culturelles, historiquement explicables, cèdent le pas à la parité de la
dignité et de l’expression.
L’Église universelle est le Corps du Christ sur cette
planète, dans le sens de l’unité vitale et de la variété des membres
culturellement diversifiés. La multiplicité des charismes, dans ce
cadre, se rend présente sous divers tissus qui constituent le corps dans
lequel se plonge le mystère du Verbe incarné.
L’inculturation comme principe des lois physiologiques
est « comme sa conséquence concrète, celle de la légitime pluriformité
».[4] S’inculturer signifie participer de l’intérieur aux dynamiques des
cultures. Ce sont des réalités extrêmement mobiles, aujourd’hui
interchangeables, soumises en permanence à la fragilité, à l’ambiguïté,
à la menace et au risque. S’inculturer ne signifie donc pas seulement
s’insérer, mais plutôt inter-être : être un avec les peuples, mais à
l’intérieur de leur laborieuse recherche d’identité, d’unité, de
stabilité dynamique. Ceci signifie que, loin d’être statiquement
tranquilles, la tension et la composition des tensions conduisent vers
le but ardu du binôme paix-justice.
La nouvelle perspective impose de nouveaux impératifs
qui découlent du permanent code génétique de l’organisme vivant de
l’Église, mais qui sont prévenus selon les impulsions vitales de la
nouvelle culture.[5]
Le don de la jeunesse, accordé par l’Ésprit à
l’Église, est appelé à se mesurer aux engagements des disciples du XXIe
siècle, appelés à rien de moins que de présenter au monde le visage
renouvelé de l’espérance. Nous nous trouvons face à une double icône de
l’Église : caravane en marche au cœur du désert, et comme revêtue du
tablier du Jeudi Saint. L’Église est, en effet, prophétiquement
symbolisée par l’ancien Israël en pèlerinage. Elle est également le
prolongement vivant du Christ-Époux qui s’agenouille devant l’homme
fatigué pour lui laver les pieds. De façon emblématique, cet aspect
rejoint l’objectif de son œuvre d’Incarnation.
L’Église, icône de la Sollicitudo rei socialis et de
la Sollicitudo historiae populorum, est le sacrement – signe –
instrument – de l’attention de Dieu à l’égard du monde aujourd’hui qu’Il
continue à aimer malgré tout.[6] C’est l’Église de la tente planétaire.
Le monde présente un panorama qui s’est nouvellement
formé lors du dernier siècle du 2e millénaire. Le cadre général n’est
pas uniforme, mais fortement varié. Ses parcours sont accidentés et
toujours marqués par des contradictions et des contrastes.
2. UN STIMULANT POUR ALLER DE L’AVANT
Comme nous l’avons vu, le cadre général n’est pas
uniforme mais, au contraire, fortement varié, toujours marqué par les
contradictions et les contrastes. Le dénominateur commun est le travail
culturel. La demande augmente en faveur d’un avenir plus humain que le
présent, et donc plus participatif.
L’Église de la tente planétaire, qui s’engage à
collaborer avec les hommes de bonne volonté en faveur d’une culture de
la Résurrection, dispose d’une espérance énergétique de la Pâque, afin
de reconstruire ses fondements inculturés dans divers domaines de la
planète et de la civilisation de l’homme. Cette tâche doit être menée
ensemble avec d’autres religions du monde, dans le contexte des projets
des hommes de bonne volonté.
Considéré globalement, les Églises en Occident peuvent
offrir une aide pascale, avant tout sous la forme du témoignage, et puis
sous la forme concrète d’une collaboration, afin de faire resurgir la
conscience de la dignité de ses racines et de ses prédécesseurs. Ils
n’ont pas toujours été historiquement cohérents, mais seront
authentiques dans la mesure où ils demeureront liés à l’inspiration
originelle.
L’âme de ce processus pourrait être retrouvée sur les
sentiers du respect de son code génétique : alors le leadership d’un
temps qui se transforme en un colonialisme et un économisme, marqué
essentiellement par le matérialisme, pourrait, à la fin du millénaire,
être transformé en un service d’initiative planétaire au service d’une
culture humaine renouvelée.
Ce que l’on demande à l’Occident, c’est de se
décentrer de lui-même.[7] Ceci implique un changement radical de
mentalité pour accomplir l’exode de son autosuffisance. Le déplacement
de l’axe va du moi privilégié vers le moi indéterminé qui fait
abstraction des connotations de temps, d’espace et de sens. C’est une
forme de l’indispensable récupération de l’âme européenne centrée, par
le biais du judéo-christianisme, sur la sacralité de la personne
humaine. C’est là-dessus que se greffe le principe de l’universalité de
la dignité de tout homme, de toute race, peuple et communauté.
Les Églises d’Occident, se référant à l’altérité comme
lieu de vénération de l’icône théomorphe vivante, doivent à nouveau
mettre en avant la liberté comme capacité de faire place à la liberté de
l’autre, élaborant celle que Armindo Rizzi appelle authentique
«
théologie européenne de la libération ».[8] Elle consiste dans la
libération radicale des angoisses conceptuelles et projectionnelles et
des pratiques du type purement négatif. Il s’agit de la liberté, non
seulement au plan contractuel (ne pas nuire aux adversaires et les
respecter au plan de la formalité judiciaire), mais de la liberté qui
doit se rendre responsable du besoin d’être. La conception du droit
contractuel se transforme ainsi en anthropologie solidaire.
Les Églises sont appelées à créer des prémices au
passage de l’Occident de la pure contractualité à la solidarité.
En somme, dans l’espace où l’on récupère – à
l’intérieur de l’Euro-Amérique – la nostalgie du futur, celle de
l’exercice de la mémoire des racines par la maturation des fruits
acclimatés à notre temps – se place l’engagement des communautés
chrétiennes oecuméniquement réconciliées et efficacement animées au
service du monde, avant tout, ad intra, avec l’engagement prophétique
d’offrir crédiblement la signification de la vie, partiellement perdue.
Et puis, ad extra, avec le passage de l’attitude coloniale à l’attitude
diaconale au plan de la culture et de la solidarité. Celui qui possède
les instruments du savoir, de la science et de la technique, ne peut
abdiquer de son propre devoir de solidarité sous forme de la
subsidiarité, refusant la logique déclarée ou cryptée de « l’étique du
juste circonscrit ».
Les Églises sont appelées à la tâche éducative, celle
de l’ouverture des hommes des sociétés d’opulence qui avancent vers la
mondialisation, à remplir le vide existentiel fortement présent.
En ce qui concerne l’enchevêtrement problématique des
pays de l’Est, il se confirme que l’Europe, fidèle à ses racines, ne
peut approuver le passage de Scille et Charybde. Après la chute du « mur
», il ne faudrait pas passer du communisme nivelant au consumérisme
dégradant.
Un des problèmes des plus sérieux que doivent
affronter les Églises de l’Est est celui des jeunes qui, refusant les
pseudo-valeurs du passé déchu, et sous l’effet de la tentative
systématique d’éradiquer les valeurs spirituelles pour des générations
entières, risquent de pencher vers l’absence de valeurs.
Dans certaines zones, le risque est en train de se
profiler que cette absence soit remplacée par un autre vide : celui-ci
induit par l’acceptation du modèle occidental, matérialiste et
consommateur qui, comme on le sait, envahit les générations entières de
jeunes, tentées par le nihilisme des significations.
Sous cet aspect, pour les Églises de l’Est l’avenir
s’annonce plus engageant et laborieux que le passé, lorsque mûrissaient
les vocations au martyre pour les hautes valeurs de la spiritualité.
Pour les Églises d’Occident en particulier, le projet
de la culture pascale sera d’aider à faire développer les potentialités
déjà présentes, bien qu’à long terme elles demeurent enterrées sous la
glace des années de la terreur, comme l’a indiqué le Synode
extraordinaire pour l’Europe.[9]
Il y a un danger : que ces peuples marqués par la
souffrance restent seuls dans leur tâche de réveil.
Les Églises sont des expertes de la Pâque et doivent
aider à mûrir les germes des pâques qui commencent. Là, où il y a un
passage de l’aliénation à la libération, sous le signe de l’homme, là
est la pâque. Il est, néanmoins, tellement difficile de la célébrer, et
d’inviter à une telle fête les hommes, non seulement au plan liturgique,
mais également au plan historique, politique, économique et culturel.
Il ne suffit plus de se réjouir de l’ouverture des
temps vérouillés pendant des décennies. Il faut collaborer à la création
de ces promesses indispensables pour requalifier les domaines de ces
chantiers de l’histoire, afin que le Christ puisse continuer à resurgir
dans des millions d’hommes en attente.
Les Églises qui vivent dans l’oppulence occidentale
sont défiées à devenir sel et lumière, pour éviter que les peuples de
l’Est, fuyant le matérialisme collectiviste, tombent dans un
matérialisme individualiste : du goulag à la jungle.
Aux Églises de l’Occident s’impose donc aujourd’hui le
devoir de multiplier les signes de la pâque, imprévisibles hier encore,
mais facteurs de responsabilisation aujourd’hui.
3. POUR UN DÉVELOPPEMENT INTÉGRAL
En Amérique Latine, les Églises peuvent aider à
libérer les consciences de diverses tentations : de l’abus des logiques
de domination d’une part, et du déchaînement de la compréhensible colère
de millions d’hommes sous-humanisés de l’autre.
La pratique de la libération évangélique[10] n’oppose
pas les classes, mais tend à réconcilier les hommes déshumanisés par
l’oppression active et ceux qui subissent l’esclavage, les engageant
ensemble à construire la maison de la justice et de la paix.[11]
Selon les indications de Medellin, de Puebla[12] et de
Santo Domingo[13], les Églises continueront à être, comme dans la
pratique messianique, aux côtés des derniers. Le Messie a préféré la
catégorie des « sans pouvoir » et il lui appartenait lui-même. Les
Églises lutteront à leur côté par la méthode de résistance non-violente
et de conscience vigilante.
Mais la lutte n’est pas seulement verbale. Elle est
réelle. Elle consiste à aider à dire non à l’oppression qui barre le
futur, payant avec l’opprimé d’autres frais de cette méthode de
résistance[14] qui, en Inde, avec la figure de Gandhi qui croyait en
Dieu et en l’homme, a produit des résultats de liberté et de progrès.
En effet, un courant d’opinion est en train de se
former grâce aux groupes de base d’origine ecclésiale et sociale qui
créent une culture centrée sur les valeurs fondamentales de l’engagement
des peuples et de la dignité de l’opprimé.
Il est temps d’élaborer une synthèse entre les
instances de la théologie de la libération, comme réflexion critico-constructive de la pratique de l’Église dans le domaine de la
justice et de la paix, et la doctrine sociale, qui bien que courageuse,
nécessite une réflexion territoriale.
L’Église de l’Amérique Latine, relisant son
martyrologe de la fin du siècle constituée par les figures d’évêques, de
prêtres, de laïcs, de catéchistes et de paysans, retrouve son courage de
défendre les non-défendus. Elle vit cela comme un authentique lieu
théologique de la nouvelle évangélisation, face à l’éclosion des sectes
fondamentalistes et ploutocrates. L’Église se place au cœur des
processus de libération de l’humain, aux côtés d’indigènes, de noirs
exclus, de personnes âgées marginalisées, d’enfants maltraités et
abandonnés, de tous les opprimés par la violence physique ou morale. On
y reconnaît les traits de sa physionomie.[15]
Les Églises latino-américaines sont traversées par le
souffle de l’Esprit, conscientes de la gravité et de la responsabilité
de la tâche. Medellin, Puebla et Santo Domingo sont des pierres d’angle
de cet itinéraire de prise de conscience.[16] Le chemin est long. Le
martyrologe moderne, signé par le sacrifice de tant de témoins,
encourage les animateurs intelligents et les nombreux groupes porteurs
d’espérance.
La culture de la résurrection fermentera également en
Afrique sous le signe du retour des valeurs caractéristiques de
communion, de solidarité, de famille et de fête, typiques de la société
de ce continent. L’Église l’aidera à lutter contre les tentations
récurrentes de fatalisme et de défaitisme. Elle favorisera, entre les
tribus sœurs qui se reconnaissent dans une même culture ou dans des
cultures semblables, l’avènement de référents communs et de sentiers de
réconciliation. Elle saura collaborer à l’élargissement du domaine
culturel en vue de la formation d’une classe dirigeante. Loin d’imiter
l’arrogance des colonisateurs, elle s’engagera à africaniser la vie en
faisant progresser la justice et la paix, et à épargner par la
redistribution des richesses et par l’accroissement du domaine
secondaire et tertiaire, sans dilapider le patrimoine, mais instaurant
un système de participation économique non pollué par l’esprit de
consommation occidental. Ce sont les prémisses aptes à créer pour le
troisième millénaire un modèle de démocratie substantielle, avec fermeté
et par l’intermédiaire du développement de l’instruction qui valorise
aujourd’hui les grandes cultures du continent.
L’Église saura créer les espaces pour l’inculturation
africaine de la foi, selon les intentions du Synode des Églises
d’Afrique.
L’Africanité dispose d’un langage très riche qui
inclut comme coefficient essentiel l’affectivité et les émotions, les
souffrances, les fréquentes exultations quasi frénétiques, et parfois
les lamentations et les larmes cosmiques. Tout cela demande un espace
communautaire et participatif, d’où l’exigence d’une liturgie créative
et implicative.
La pensée africaine possède son propre système
symbolique et religieux et son propre langage analogique. Afin que
l’Évangile parvienne jusqu’au cœur des gens, il est nécessaire que sa
communication passe par ses médiations culturelles. C’est le principe
fondamental de l’opération « africaniser le christianisme », après avoir
« christianiser l’Afrique ».
Aujourd’hui, cette méthode est d’importance capitale
et ne doit pas manquer sa chance historique. La disparition du
christianisme de l’Afrique du Nord lors des premiers siècles s’explique
également par le manque d’enracinement de la foi dans la culture de ces
temps.
Il est urgent d’étudier les formes de dialogue avec
les grandes traditions religieuses du continent, en étroite parenté avec
l’univers et la nature.
La culture de la résurrection, portée par la force de
ses principes et la présence de laïcs dans les structures des pays
industriellement avancés sera, en outre, le médiateur de projets et
d’aide non seulement au plan économique, mais surtout au plan de la
maîtrise des investissements : un vrai bond en avant de la technologie,
à l’avantage de la production et de l’agriculture dans les zones les
plus pauvres.
Théologiquement, la synthèse s’opérera entre les
cultures africaines et l’Évangile. Elle ne concernera pas seulement la
promotion des liturgies et du folklore local, mais plutôt la
valorisation des instances et des stimuli des cultures elles-mêmes.
C’était l’objectif du Synode pour l’Afrique.[17]
Simultanément, il s’agit d’organiser le courage pour
affronter les fractionnements tribaux qui bloquent les processus d’unité
nationale, et par conséquent ecclésiale. Il faudra donner une réponse
africaine aux problématiques typiques de ce continent, sujet à la
dépression politique et économique, ayant besoin de l’espérance.
4. UNE SYNTHÈSE COMME SALUT
L’Asie, avec sa grande âme religieuse, exige un «
retour en avant » à son code génétique du type sacral et contemplatif,
qui devrait être relu en méditant sur l’apport du judéo-christianisme
que Gandhi lui-même avait reconnu, et qui a pénétré la législation et
les cultures occidentales, tout particulièrement en ce qui concerne
l’égalité des hommes et le respect de la dignité de chacun, sans aucune
différence de classes.
Face aux maintes menaces d’identités populaires, le
service pascal que les Églises pourront rendre aux cultures de l’Orient,
berceau de sagesse et de religiosité, sera celui de respecter et de
préserver le considérable capital de contemplation et à l’investir
conjointement avec celui de l’action[18], selon l’enseignement
exemplaire de Benoît de Nursie, et selon sa spiritualité de synthèse :
l’action devient contemplation opératrice se faisant action méditative.
Ce patrimoine de valeurs incarnées peut constituer une contribution à
l’Orient, afin qu’il maintienne la fidélité dynamique à sa propre
spécificité.
L’action devrait être comprise ici au sens
blondélien.[19] Elle vient des dynamismes profonds pour s’étendre à
toute la vie, y compris aux relations sociales et politiques. Elle
devrait donc comprendre également l’engagement de supprimer les castes,
pour reconnaître dans le collègue dans l’humanité – soit-il un paria –
un candidat à un avenir marqué par la présence du divin.
Les Églises, dans un dialogue très fécond avec les
anciennes traditions religieuses et culturelles, pourront offrir un
espace opportun pour les deux, au service de l’homme.
En grandes lignes, il y a trois domaines culturels et
religieux en Asie : celui du Moyen Orient à dominante musulmane, celui
du Sud-Est hindouiste et bouddhiste, et l’espace immense de l’Extrème
Orient majoritairement confucianiste, taoïste et bouddhiste. Cette
immense ceinture humaine demeurée sous influence de l’idéologie
matérialiste est du type collectiviste et néocapitaliste. Les
répressions et les persécutions antireligieuses ont fait revivre les
férocités et la résistance des premiers temps des martyrs, rendant le
contexte asiatique de plus en plus fermé à l’accueil du message.
La tolérance, la collaboration, le partage des
richesses et des projets communs formeraient un tissu de méthodologie
alternative aux oppositions séculaires que l’histoire à révélés stériles
et destructrices.
L’œcuménisme interreligieux, ensuite, peut promouvoir
des itinéraires de recherche et de prière vers le Dieu unique des
peuples divers. Les Églises sont sollicitées à approfondir les bases de
la théologie de la toute première alliance, établie par la Création avec
Adam et Noé,[20] puis avec Abraham et Moïse. Au cours des milliers de
siècles, Dieu a fait son histoire avec les peuples de la terre. Son
amour les touche et Il chemine avec eux. Cette alliance de la Création
n’a jamais été révoquée. Reste la toile de fond des alliances
successives d’élection.
En référence à elle et dans la mesure où les peuples
non-chrétiens s’approchent de l’unique voie de l’amour incarnée et
proclamée par le Christ, le seul vrai Dieu demeure le Dieu de tous les
peuples, appelé de tant de noms et non encore reconnu comme « le Père de
Notre Seigneur Jésus Christ ».[21]
Cette vision ne diminue pas l’urgence de la mission,
mais la conditionne par la sérénité et le respect du rapprochement de la
diversité du vécu religieux.
Dans l’espace de l’expérience chrétienne du continent
asiatique, il semble enfin significatif de souligner qu’en Asie la
majorité des canonisés ou des candidats à l’autel sont des fidèles
laïcs, hommes et femmes de sainteté quotidienne exercée dans le monde,
qui ont témoigné le courage de la profession de la foi jusqu’au martyre.
C’est le contraire de l’archipel des canonisés ou des candidats à la
canonisation rencontrés en Euro-Amérique, appartenant majoritairement à
la hiérarchie et aux ordres religieux.
Ces données, concernant cette portion d’Église,
peuvent être comprises comme un signe de l’épanouissement des charismes
laïcs - et particulièrement du germe de la foi - portés en grande partie
par la base ecclésiale jusqu’à la maturation maximale du témoignage de
la fidélité.
Il serait intéressant d’étudier l’union entre le germe
de la foi chrétienne et l’attitude contemplative, offrande totale à
l’Absolu, typique de ces peuples. C’est une grande promesse pour
l’avenir du Règne.
En Océanie, l’Église est à la recherche de nouveaux
modes d’annonce dans des conditions de difficultés structurelles et
naturelles.
La présence de laïcs motivés et soutenus, souvent même
économiquement, par leurs communautés – certains en activité pastorale à
plein temps, comme catéchistes ou Church-leader – constitue une solide
espérance pour le futur. Actuellement, il y a quatre Conférences
Épiscopales sur le continent : celle du Pacifique, celle de Papouasie –
Nouvelle Guinée et des Iles Salomon, celle d’Australie et celle de la
Nouvelle Zélande.
Dans la Zone australienne, constituée en grande partie
de familles émigrées après la guerre, il est urgent d’offrir une aide à
la redécouverte des racines des cultures européennes et asiatiques,
marquées par une religiosité significative. Il s’agit d’arracher le
développement de cette région au risque de l’économisme et de
l’efficacité qui coupe le souffle à la croissance de la spiritualité.
À la lumière des traditions originelles actuellement
en état de dissolution, les nouvelles générations seront aidées à
découvrir le risque du matérialisme qui enlève le sens à la vie, la
conduisant à état de jungle et d’intolérance.
L’avenir de l’Australie se prépare. Les disciples du
Ressuscité ont la possibilité d’y collaborer par la construction vitale
d’une synthèse entre les valeurs de l’avoir et celles de l’être, non
considérées au même niveau, mais en raison des fonctionnalités des
premières par rapport aux secondes. Ils collaboreront à la construction
d’une convivialité, basée sur la justice, entre les hommes d’origine
diverse mais engagés à ériger une civilisation nécessairement
indivisible, marquée par la solidarité et la subsidiarité.
L’Australie a le droit de s’attendre à une vraie
expansion chrétienne en retrouvant une authentique qualité de vie. Dans
ce nouveau climat pourra mûrir l’orientation vers la promotion et le
partage du pouvoir, l’orientation vers une réelle démocratie partagée, y
compris en faveur des nouveaux-venus et des aborigènes toujours privés
de voix.
5. SOLIDARITÉ, UNE RÉPONSE AU DÉFI DE LA GLOBALISATION
Définitivement, les communautés de disciples de
l’Emmanuel qui portent Son signe et Sa semence appelée à mûrir et à se
développer, sont appelées au cœur de ce nœud des civilisations à devenir
des Églises-avec, des Églises-pour, des Églises-dans le respect des
cultures de la planète, toujours et seulement dans l’esprit de service
de l’homme, icône théomorphe et candidat au Règne parfait.
Il s’agit de construire d’une manière engagée une
communauté de compagnonnage (avec), une communauté de diaconie (pour),
communauté de syntonie (dans), subordonnées à la disponibilité au salut
de l’homme. Il s’agit de créer les prémices par la croissance des
valeurs de liberté, de solidarité et de dynamisme, dans l’ouverture vers
le haut et vers ce qui est devant. Ce but se profile avec d’autant plus
d’urgence que la situation mondiale néo-libéraliste et globalisante se
rend de plus en plus insidieuse.
Deux œuvres d’analyse lucide de l’économie planétaire
observent la métamorphose du néocapitalisme au seuil des deux siècles.
Dans son œuvre au titre symptomatique, Quadrature du cercle,[22] Ralf
Dahrendorf fait un examen approfondi du type socio-économique. Le
directeur émérite de London School of Economics tâte le pouls de la
planète, avec une documentation académique et sans trop d’optimisme. Il
présente la radiographie du monde plus avantagé et celle du reste de la
planète qui, selon lui, ne s’effondre pas parce qu’il a déjà coulé à
pic. Au sujet du premier monde, il indique la tendance à une
hyperévaluation de l’économie accompagnée du collapsus des règles
sociales, accompagné de l’obscurcissement du sens sacré de la vie, de la
croissance du chômage, de la méfiance envers les institutions et de la
multiplication de délits et de suicides.
Le phénomène de globalisation dans lequel « toutes les
économies sont entrelacées en un seul marché compétitif »[23] s’étend.
Ce système engendre un sous-produit : les personnes dites «
personnes-zéro ». Selon l’auteur de l’ouvrage : « Certaines personnes
(aussi terrible que ceci peut paraître écrit noir sur blanc), ne servent
tout simplement à rien : l’économie peut croître sans leur contribution.
Elles ne sont d’aucun bénéfice pour le reste de la société, mais au
contraire, un coût »[24]. C’est ainsi que le tissu social se défait : «
Les gens vraiment désavantagés n’ont aucun sens d’appartenance. Les
riches peuvent devenir plus riches sans eux. (…) Le produit national
continue à s’accroître à côté de leur misère »[25]. C’est ainsi
qu’émerge le binôme suivant : « Un sentiment de refus de toutes les
règles et de profonde incertitude[26] est en train de se répandre ».
La désagrégation sociale, conséquence de l’érosion des
règles sociales, est également traitée dans un ouvrage de Edward N.
Luttwak publiée sous le titre si significatif de La dictature du
capitalisme[27]. Luttwak crée un néologisme – turbocapitalisme – et
l’explique en termes suivants : « On l’appelle libre marché, mais je le
définis plutôt de capitalisme suralimenté, ou plus simplement
turbocapitalisme, parce qu’il est différent du capitalisme
rigoureusement contrôlé qui a prospéré de 1945 jusqu’à la fin des années
80, et qui a résulté d’une sensationnelle augmentation de richesses des
populations des Etats-Unis, de l’Europe Occidentale, du Japon et de
quelques autres pays qui ont suivi leurs traces. Mais, les extrêmes ont
tendance à converger, et il ne devrait pas être une surprise que le
nouveau turbocapitalisme présente de nombreuses caractéristiques
communes avec la vision soviétique du communisme. Le turbocapitalisme
offre, en effet, un modèle unique et un corps unique de règles pour tous
les pays du monde, ignorant toute différence en terme de société,
culture et tempérament »[28]. Poursuivant son analyse, l’auteur fait
coïncider le progrès sans freins de ce système avec la dissolution de la
société : « Permettre au turbocapitalisme d’avancer sans freins signifie
réduire la société à une minuscule élite de vainqueurs, une grande masse
de perdants à divers niveaux de bien-être et de pauvreté, et une
catégorie de rebelles délinquants. Le résultat n’est pas seulement
l’érosion du sens d’appartenance sociale, mais également celle des liens
familiaux qui réclament ce temps utilisé à courir le monde d’une manière
de plus en plus forcenée ».[29] Dans ce cadre, une autre tendance se
fait remarquer : le nivellement des valeurs naturelles des structures
sociales selon leurs finalités humanitaires. « Permettre au
turbocapitalisme de transformer toutes les institutions, de l’hôpital
jusqu’aux maisons d’édition et au marathon, en entreprises dont la
finalité est le profit maximum, les déforme et les détourne de leur
contenu essentiel ».[30]
Le turbocapitalisme associé à la géoéconomie cultive,
hormis une grande puissance, un nouveau type d’interconnexion non plus
nationaliste et militaire, mais économique et financière. Ce système est
marqué par trois caractéristiques fondamentales. Tout d’abord, le
dérèglement économique et entrepreneurial instauré en Angleterre dans
les années 70 et 80, importé des USA. Il s’agit du passage de l’économie
réglementée à l’économie déréglée avec une tendance à l’avènement de la
cybernétique qui se substitue au travail humain.
Dans ce cadre se manifeste le phénomène de
re-dimensionnement et de re-structuration comme norme suprême,
l’application du principe que l’économie est supérieure au travail et
que le travail est supérieur à l’homme. Dans son encyclique Laborem
exercens, Jean-Paul II a annoncé le principe contraire : « Avant tout :
le travail pour l’homme et non l’homme pour le travail »[31], et
simultanément : « Nous répétons le principe fondamental : la hiérarchie
des valeurs et le sens profond du travail lui-même exigent que le
capital soit fonction du travail et non le travail fonction du capital.
»[32] Quant au matérialisme économique, on remarque « le dépassement
radical » et « les changements qui procèdent sur la ligne de conviction
profonde du primat de la personne sur les choses, du travail de l’homme
sur le capital et des moyens de production ».[33]
La deuxième caractéristique concerne la libéralisation
des transitions financières grâce au passage de flux de dollars d’un
point à l’autre du globe en temps réel, grâce à l’informatique. Les
résultats en sont la rapidité d’investissements et de
désinvestissements, la facilité de spéculations en bourse et de jeux
financiers, roulette perverse de notre temps, qui peut faire s’écrouler
les petites entreprises et augmenter les intérêts de la dette publique,
et tout cela au niveau international. Le fait le plus inquiétant au plan
des valeurs et de l’éthique, c’est que ces dynamiques n’offrent aucun
moyen de contrôle, et pour l’instant même pas celui d’avertissement. Il
s’agit d’un processus non localisable. L’espace n’est qu’un cyberespace.
En outre, les centrales financières de déplacement de capitaux sont
entre les mains du privé et ainsi, grâce à l’informatique, ne peuvent
être contrôlées par aucun gouvernement national ou mondial.[34]
L’autre phénomène est celui de la globalisation ou de
la réduction de la planète à un unique marché, marqué par le dérèglement
socio-économique et la libéralisation financière. Ainsi, la
globalisation semble donner une ouverture aux pays sous-développés, mais
son intention est à but lucratif, spéculant sur la misère et sur
plus-de-travail, et jouissant pleinement de la plus-value. Au niveau
social, ce libéralisme sauvage engendre, entre autres, l’exclusion des
perdants en prise au désespoir face à l’avenir, et le déraillement de
leurs familles. Pour simplifier, le coût du travail – et par conséquent
des salaires – dans les pays sous-développés est soumis au jeu des
sociétés économico-financières et entrepreneuriales. En ce qui concerne
la dette publique de ces pays, on dit que les taux d’intérêt sont
imposés par certains centres de pouvoir des pays opulents.
L’écart entre les riches et les pauvres s’accentue
d’une manière impressionnante. Ce qui émerge, c’est ce qu’on appelle
l’effet superstar, dans lequel le vainqueur surabonde et le perdant
risque ne plus rien avoir. Tout cela arrive parce que le vainqueur
possède la force de changer les règles du jeu et d’imposer la règle de
dé-règlement. C’est ainsi que s’ouvre le chemin de la globo-colonisation.
Ces signaux qui menacent l’homme concret, fait de
chair et d’os, de sang et de larmes, peuvent s’inscrire en une tendance
de pensée qui se présente comme un échec de l’humanisme et de
l’espérance. Et tout cela pour des motivations graves. Avant tout, pour
l’objectif suprême du système de la globalisation qui est une
maximisation des profits sans augmentation correspondante des
salaires.[35] Et puis, puisque le système, avec sa méthodologie rigide
liée à son objectif, ne peut s’occuper directement du développement
humain de la société, il ne fait aucune différence quant à ce qui est
produit avec le capital investi : les armes ou la culture, la drogue ou
les médicaments, ni - on pourrait dire - quant à la qualité et la
quantité de production, vu que l’objectif peut être rejoint même avec la
réduction de cette même production. Le monde de la finance tend à se
détacher et à devenir indépendant de celui de la production.
La globalisation, en effet, se présente comme une
forme de néocolonialisme qui utilise des moyens comme fax et Internet
dans un monde tranquille et silencieux. Ce style est exactement
contraire à celui utilisé par les anciens colonisateurs qui se
distinguaient par leur rhétorique de conquête et la musique
assourdissante des fanfares. Le néocolonialisme actuel et plus radical
et tentaculaire.
Dans ce climat peuvent prospérer les empereurs du
troisième millénaire, les gestionnaires de l’empire planétaire de
l’argent.[36]
Au début du processus, la globalisation économique a
été considérée avec optimisme à cause de l’espoir de la distribution
générale de richesses. Honnêtement, cet optimisme ne tient plus. Les
crises des trois dernières décennies, particulièrement en Russie, en
Amérique Latine et en Asie, et leurs conséquences épouvantables sur les
économies africaines, indiquent la fragilité des mécanismes du marché
mondial. Ces tempêtes sont quasi physiologiquement récurrentes.
La globalisation économique se contextualise dans un
horizon de mondialisation culturelle et spirituelle et avec l’homme au
centre, avec tous les hommes de la planète. Au nom de la justice
distributive à la lumière de l’humanisme, ils doivent être aidés
(subsidiarité), afin de pouvoir jouir des bénéfices de la civilisation
(travail, instruction et soin de la santé, partage des richesses, accès
aux outils) selon le mérite et le besoin de chacun.
Les Églises doivent donc tisser la trame d’engagement
solidaire, afin de créer entre les continents et les peuples à
l’intérieur des nations les possibilités objectives d’un gouvernement
mondial.
C’est l’objectif du 21e siècle. Il serait la garantie
d’un processus de planétisation sans polarisation, qui signerait
l’incessante évolution du monde. Ce serait l’authentique opération du
Populorum Progressio à qui seul est confié la qualification de
l’histoire par l’aventure humaine, comme le développement de tous les
peuples et de chaque peuple.
C’est la contribution indispensable que les Églises
chrétiennes, unies aux religions historiques, doivent donner au monde,
passant du régime du trône à celui de la tente.
Comme le Verbe s’est fait chair et s’est installé
parmi les hommes[37], les Églises doivent faire partie de la trame de
l’histoire des continents et planter leurs tentes le long des carrefours
des peuples, marchant vers l’objectif de l’unité.
6. LES DERNIERS, LES PREMIERS : LA PRATIQUE
MESSIANIQUE
Les derniers sont appelés, car ils sont privés de
pouvoir, d’espace, d’avenir. Les derniers, car ils n’ont même pas de
voix à lever contre leur expulsion vers les souterrains de l’histoire :
ils ne sont jamais admis – y compris au plan formel si exalté du
néo-libéralisme – à voir la lumière de leurs droits.
Les hommes de l’Évangile se penchent sur le drame des
sous-hommes en termes de défi et de stimulation. Si l’Église est la
servante du Dieu de l’humanité et de l’humanité de Dieu, elle doit
collaborer à la réalisation de sa prophétie : les derniers devraient
devenir les premiers.[38]
Il s’agit de la réalisation du programme prophétique
du Magnificat[39], cantique d’une fille d’Israël, qui se trouvait parmi
les derniers selon l’estimation de la grande société impériale de son
temps, mais qui était appelée par le Très-Haut à être la première dans
le Royaume nouveau et collaboratrice de sa venue. Marie est le modèle,
le guide, la portion la plus condensée du peuple des anawim du Yahwé en
chemin vers la libération.
Les derniers sont les premiers, car égaux en dignité.
Ils sont l’icône vivante de l’humanité nouvelle. Ils sont le Christ,
auxquels il s’est expressément identifié[40]. Donc, le défi est
accueilli par les disciples comme un engagement sérieux : non comme une
justice formelle, mais surtout comme un amour politique qui se
compromet.
L’amour, comme diaconie historique, est la loi
pascale. La Première lettre de Jean identifie le passage de la mort à la
vie avec l’amour concret. « Nous savons que nous sommes passés de la
mort à la vie parce que nous aimons nos frères »[41]. Le choix des
derniers au régime de l’exode est la médiation historique pour réaliser
cette norme sous la forme visée. En effet, l’amour ne s’exprime pas
généralement d’une manière nébuleuse. Il s’adresse, au contraire, aux
plus démunis de la communauté, parce que les derniers seront les
premiers. C’est la loi du Royaume. Le Royaume est déjà là. Le futur est
déjà présent. C’est vrai, le Royaume embrasse tout le monde. Il n’exclut
personne. Les oppresseurs et les opprimés sont également invités au
processus de libération. Dieu veut les libérer tous. Et pourtant, il
indique aux oppresseurs à se libérer de l’esclavage intérieur, comme il
a dit au pharaon de laisser partir le peuple opprimé[42]. La liberté est
indivisible. Dans une communauté, on ne peut être libre si dans une de
ses parties l’espace pour exercer cette dimension est dénié. La liberté
est constitutive de l’homme intérieur, et par nature tend à
s’extérioriser aux niveaux historiques de type économique, social,
juridique et politique.[43]
L’Église assume la pratique messianique dont le centre
constant est le choix des derniers. Sa racine est d’atteindre la
compassion, donc de souffrir avec celui qui souffre[44], de se charger
de l’immense poids du monde. Albert Nolan remarque la nécessité pour les
croyants de s’immerger dans leur temps dans le même esprit que le Christ
s’est immergé dans le sien. « Nous devons commencer, exactement comme
lui, avec la compassion : compassion pour des millions d’êtres humains
qui meurent de faim, qui sont humiliés et rejetés, et pour des milliards
d’individus du futur qui souffriront à cause du monde dans lequel nous
vivons aujourd’hui. Et seulement lorsque nous aurons découvert, comme le
bon Samaritain, notre commune humanité, nous commencerons à faire
l’expérience de ce que Jésus a vécu. »[45] Afin d’éviter toute
équivoque, il faut bien clarifier que le terme « compassion » est bien
loin d’exprimer l’émotion que Jésus a effectivement éprouvée. Le verbe
grec splanchnizomai, utilisé dans tous les textes, vient du terme
splanchnon qui indique les entrailles, la partie intérieure du cœur, la
source profonde de laquelle émanent les émotions fortes. Le verbe grec
signifie donc un mouvement, une impulsion qui monte des entrailles, une
réaction profonde et ressentie de bonté[46]. L’Église est le sacrement
de la rencontre de Dieu qui est la paix[47]. Elle doit donc pouvoir se
montrer comme un signe crédible de la paix, un espace d’expérience de la
paix, à travers le tissu de la justice. Sa joie rayonnante, comme un
signe, est consignée à cette tâche : « Bienheureux les artisans de paix
»[48].
7. LE SUD DU MONDE, UNE NOUVELLE FRONTIÈRE
Le choix des derniers s’identifie, également, à
l’engagement concret en faveur du Sud du monde, aujourd’hui marginalisé
et appelé « Tiers Monde », ce qui n’est qu’un euphémisme : il serait
plus opportun de l’appeler « le monde des derniers ». C’est dans cet
espace géo-historique que l’Église se développera au troisième
millénaire.
La Pâque est une lutte contre la mort sous toutes les
formes. L’Église est envoyée à mener ce combat perpétuel. Une des
manifestations les plus graves de la mort dans l’histoire contemporaine
est ce qu’on appelle la guerre tiède, d’autant plus insidieuse qu’elle
est mystifiée sous un horizon qui se déclare comme temps de paix.
Au seuil du millénaire, la problématique gigantesque
du monde est une question d’équation économique et sociale, politique et
structurelle.
Dans une vision globale, le monde se divise
transversalement au Nord et au Sud. C’est un problème de pénurie de
valeurs et de signifiants pour le premier, de pain et d’ustensiles pour
le second. L’interdépendance entre les aires géographiques et
problématiques manifeste l’évidence que la faim des premiers fait des
massacres au Sud, parce qu’il y a une forte pénurie des valeurs au Nord.
Aujourd’hui, une guerre non déclarée est menée entre
le monde hyper-développé et le monde sous-développé. Nous pouvons
l’appeler « une guerre tiède ».
À la guerre chaude qui a duré trente ans, de 1915 à
1945, avec deux conflagrations mondiales portées par les totalitarismes
en Occident, a succédé la guerre froide entre l’Est et l’Ouest, de 1945
à environ 1989. À elle se superpose « la guerre tiède » entre le Nord et
le Sud. La guerre chaude s’exprime par un conflit armé. La guerre froide
est marquée par la force de dissuasion et l'aversion ouverte entre les
deux grandes puissances et leurs satellites respectifs. La guerre «
tiède » est marquée par le déguisement des dynamiques profondes
d’iniquité et d’indifférence. Il y a la violence de l’attaque et celle
de l’indifférence, celle de ne-pas-faire-exister, causée pa | |