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....Le siècle Juif ?.....

Dossiers : Judaïsme

n  

Le siècle juif ?

Auteur:   JACQUES TREMOLET DE VILLERS

Source:  http://www.present.fr/article-13253-7028.html

Date : 10.02.10    

Deux livres sont sur ma table, en cette fin de première semaine de février. Le premier, je l’ai acheté, en docilité à un mouvement grégaire. Il était exposé, à peu près partout, très en vue, très commenté, très accrocheur. Il s’appelle Le siècle juif, son auteur est Yuri Slezkine. Son éditeur, La Découverte. Juif en librairie, c’est comme franc-maçon, Pétain, collaboration, un succès de vente assuré, au-dessus largement des « salaires des cadres », des « intrigues cachées de la cour du roi Sarko » et du classement des hôpitaux ou des lycées.

La quatrième de couverture dit : « Couronné par plusieurs prix (dont le National Jewish Book Award), Le siècle juif a été aussitôt reconnu aux Etats-Unis comme un véritable chef-d’œuvre. » La même page nous dit aussi que l’auteur est professeur d’histoire à l’Université de Californie à Berkeley, directeur de l’Institut d’Etudes slaves, est-européennes et eurasiennes. L’abondance – pour ne pas dire la prolifération – des notes en annexe confirme le caractère universitaire de l’ouvrage, que l’on pourrait aussi, si l’on osait, qualifier de pédant.

Car la thèse – c’est une thèse – est simple, et tout l’appareil critique vise à en démontrer le bien-fondé : « L’Age moderne est l’Age des juifs, et le XXe siècle est le siècle des juifs. La modernité signifie que chacun d’entre nous devient urbain, mobile, éduqué, professionnellement flexible. (…) En d’autres termes, la modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs. »

A partir de ce postulat, ou de cette conclusion, toute l’histoire se déroule impeccablement. La révolution bolchevique est une affaire juive, comme furent juives la destruction de l’ordre européen, la démolition de l’empire austro-hongrois, la propagation des révolutions en Europe centrale et orientale. Juif aussi le capitalisme américain, en lien étroit, de sang, de race, de style et d’intérêt, avec la révolution bolchevique qu’il finance. Juive, bien sûr, la nouveauté du XXe siècle qu’est l’Etat d’Israël, mais quel judaïsme pour ce nationalisme terrien, guerrier, enraciné, contradiction absolue dans l’essence même des choses, aurait dit Lénine, lui-même, quart de juif ?

La présentation s’achève sur ces mots : « Méditation sur le destin du peuple juif, pour lequel le XXe siècle fut tout à la fois une apothéose et une tragédie, ce livre propose une réflexion inédite et profonde sur la modernité, le nationalisme, le socialisme et le libéralisme »… qui, tous, sont juifs.

Il faut être américain et universitaire pour venir ainsi, bardé de références, croulant sous les citations, les chiffres, la documentation et les statistiques, les archives et les mots savants, nous démontrer, pesamment, en quatre cent vingt-six pages ce que notre regretté Pierre Desproges disait en trois minutes et deux éclats de rire : « Tous les médecins sont juifs, tous les avocats sont juifs, tous les archevêques de Paris sont juifs, tout le monde sont juifs… » Je cite de mémoire et vous renvoie à l’original, qui, en regard de ce pesant fardeau, signe « l’insoutenable légèreté du désespoir à la française ».

On peut aussi, bien sûr, évoquer Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres de Louis-Ferdinand Céline, mais là encore, quand Céline blague, avec génie, sur le même sujet, en disant les mêmes choses, il le fait dans une outrance verbale, et dans un chant qui, par le style même, détruit ce qui pourrait paraître une horrible et désastreuse théorie : que le monde moderne serait gouverné, de Washington à Moscou et de Londres à Tel-Aviv, par les juifs. Céline se moque de lui-même et de son propre antisémitisme. Céline met en musique, en peinture et presque en danse la râlante gauloise et parisienne. Il la transforme en œuvre d’art, comme Goya le faisait de ses monstres. Ce qui lui importe, comme à Desproges, c’est le petit bijou que, dans ses courts chapitres, sans cesse corrigés et réécrits, il arrive à ciseler. Au bout du travail de l’artiste, la méchanceté s’est envolée. Il faut être niais comme un antiraciste primaire pour prendre au pied de la lettre le propos, qui n’a été prétexte, pour l’artiste, qu’à faire son œuvre d’art.

Avec Yuri Slezkine, il en va tout différemment. Cet éminent professeur ne cherche pas à nous faire rire, à aucun moment. Il veut nous convaincre qu’il a raison, et que, oui, vraiment, le rationalisme qui fit la Révolution française, les nationalismes qui empoisonnèrent la fin du XIXe siècle et le XXe siècle, le bolchevisme et sa centaine de millions de morts, la déstabilisation de l’Europe et du Moyen-Orient, et, de façon plus ample, la déstabilisation mondiale – cette fantastique incertitude qui, aujourd’hui, crée l’angoisse à l’échelle de l’univers – tout cet univers, c’est l’apothéose tragique des juifs.

Pulvérisés, Les Protocoles des sages de Sion ! Ridiculisés, les écrits les plus ennuyeux, pesantes théories, des antisémites les plus fastidieux de l’entre-deux-guerres. Toutes ces thèses condamnées, condamnables, illisibles, ne sont rien à côté de cette écrasante démonstration.

On vous le disait bien, mon cher monsieur, la cause de tous nos malheurs, là voici ! Desproges avait raison : Tous juifs !

Oserais-je un scepticisme ? Puis-je faire l’incrédule devant cet éminent professeur des universités américaines ? Puis-je élever une contestation, une réserve, un doute, un nuage, sans passer pour un insupportable ? En bref, et pour ne pas multiplier les effets oratoires, puis-je affirmer que je n’y crois pas du tout ? Que ce Yuri Slezkine, juif russo-américain ou américano-russe, hyperdiplômé et muni de la documentation comme on n’en a que là-bas, ressemble à Paxton, son homologue un peu plus âgé, spécialiste de la Deuxième Guerre mondiale en France et du gouvernement de Vichy, dont Dominique Jamet écrivait dans le défunt Quotidien de Paris, qu’à l’instar de Poincaré, selon Clemenceau, « il savait tout et ne comprenait rien ».

Bien sûr qu’elles sont exactes ses statistiques, et pour sûr qu’ils sont vérifiés ces pourcentages de juifs dans le Komintern, la Tcheka, le parti bolchevik et le capitalisme américain ! Tout cela doit bien avoir existé puisqu’il le dit, mais à force de voir en juif, le siècle juif, selon les juifs, notre auteur oublie qu’il y a, selon ses propres mots, une autre race, cette race indifférenciée qui peut être noire, blanche, rouge, jaune ou métisse, et dont la seule caractéristique commune est d’être « non juive ». « Pourquoi Dieu, s’écrie-t-il, citant Levenson, avait-il besoin de créer ces deux races ? » – la juive, et la non-juive. Sur cette question existentielle se termine le livre. Au temps de ma jeunesse vagabonde, nous étions choqués, mes camarades de voyage et moi-même, quand nous voyions, aux portes des lieux publics d’Afrique du Sud « white » et « non white ». Le goulot d’étranglement de Yuri Slezkine est beaucoup plus étroit : « juif » et « non juif », et non plus à l’échelle d’un pays du bout de l’Afrique, mais à l’échelle de l’univers ? Si c’était vrai, ce que dit ce monsieur, ce serait tellement horrible que l’on pourrait s’attendre aux pires horreurs.

Mais, heureusement, je le dis en confidence à mes lecteurs, ce n’est pas vrai.

Léon XIII, saint Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII, Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II… le XXe siècle a été, comme tous les siècles d’après Jésus-Christ, un siècle chrétien. Il a vu verser beaucoup de sang. Il a connu beaucoup de souffrances. Le poids des péchés publics et privés a pesé presque aussi lourd que le plateau de la miséricorde, mais dans ce voyage au bout de la nuit, le phare de la vérité n’a cessé d’éclairer les hommes de bonne volonté – Eugène Zolli, Grand Rabbin de Rome, Edith Stein, carmélite, Simone Weil, philosophe, ont dit, écrit et vécu cet amour de la lumière chrétienne. Sainte-Beuve (qui n’est pas une sainte du calendrier, mais un écrivain agnostique du siècle qui précéda « le siècle juif ») écrivait qu’il lui arrivait d’avoir envie de prendre par le bras son ami Baudelaire et de le précipiter dans la mer, la rivière, ou un lac, pour lui faire reprendre ses esprits et le sortir de sa monomanie. Yuri Slezkine m’inspire le même sentiment, mais il lui faudrait carrément l’eau du Jourdain et, à la place de Sainte-Beuve, un vrai saint Jean-Baptiste. Pour le réveiller. Pour le secouer ! Pour qu’il se rende compte que cela fait, maintenant, plus de deux mille ans, qu’Il est venu, et que, modernité ou pas, capitalisme, libéralisme, nationalisme, relativisme ou tout autre « isme » que les hommes voudront inventer, c’est Lui qui Règne… par les bienfaits qui résultent de Sa Présence ou les malheurs qui sont la conséquence de son mépris… Mais le centre du monde, l’axe de l’univers, monsieur le professeur, atterrissez ! Ouvrez les yeux ! Ce n’est pas Moscou, New York ou Tel-Aviv, c’est Rome, Urbem (La Ville) quem dicunt Romam (qu’on appelle Rome), dans laquelle, déjà, au temps de Virgile, les hommes étaient devenus urbains, mobiles, éduqués, et ô combien professionnellement flexibles, sans être, pour autant, autre chose que des Romains.

L’autre livre, je ne l’ai pas acheté. Il est arrivé tout seul, sur ma table. Il est un peu plus épais. Il s’appelle Notre-Dame en France. Il est signé par Anne Bernet. Cinquante-deux lieux de pèlerinage, dans l’ordre chronologique, qui nous font vivre l’histoire et visiter la géographie du royaume de France sous le regard de Marie qui, comme Elle le disait à saint Rémi, lors d’une nuit de doute, demande que nous soyons sans inquiétude, car Elle veille.

Tout un royaume de poésie, de charme, d’héroïsme et de douleur, de souffrance et de joie, de rires et d’efforts, de prières et de fêtes, à l’ombre de Notre-Dame ! Que c’est beau !

La série se clôt à l’Ile-Bouchard, à la moitié du XXe siècle, quand la Reine des cieux dit aux petites filles du jardin de la France qu’Elle mettra du bonheur dans les familles. C’est un document qui n’est pas parvenu jusqu’à l’université de Berkeley, en Californie.

Mais il nous suffit qu’Il soit là, et que nous éclaire sa douce lumière, en attendant qu’elle soit reconnue, à Berkeley et à Tel-Aviv, par les juifs, aussi.

JACQUES TREMOLET DE VILLERS

 

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