Deux livres sont sur ma table, en cette fin de
première semaine de février. Le premier, je l’ai acheté, en docilité
à un mouvement grégaire. Il était exposé, à peu près partout, très
en vue, très commenté, très accrocheur. Il s’appelle Le siècle
juif, son auteur est Yuri Slezkine. Son éditeur, La Découverte.
Juif en librairie, c’est comme franc-maçon, Pétain, collaboration,
un succès de vente assuré, au-dessus largement des « salaires des
cadres », des « intrigues cachées de la cour du roi Sarko » et du
classement des hôpitaux ou des lycées.
La quatrième de couverture dit : « Couronné par
plusieurs prix (dont le National Jewish Book Award), Le siècle juif
a été aussitôt reconnu aux Etats-Unis comme un véritable
chef-d’œuvre. » La même page nous dit aussi que l’auteur est
professeur d’histoire à l’Université de Californie à Berkeley,
directeur de l’Institut d’Etudes slaves, est-européennes et
eurasiennes. L’abondance – pour ne pas dire la prolifération – des
notes en annexe confirme le caractère universitaire de l’ouvrage,
que l’on pourrait aussi, si l’on osait, qualifier de pédant.
Car la thèse – c’est une thèse – est simple, et
tout l’appareil critique vise à en démontrer le bien-fondé : « L’Age
moderne est l’Age des juifs, et le XXe siècle est le siècle des
juifs. La modernité signifie que chacun d’entre nous devient urbain,
mobile, éduqué, professionnellement flexible. (…) En d’autres
termes, la modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus
juifs. »
A partir de ce postulat, ou de cette conclusion,
toute l’histoire se déroule impeccablement. La révolution
bolchevique est une affaire juive, comme furent juives la
destruction de l’ordre européen, la démolition de l’empire
austro-hongrois, la propagation des révolutions en Europe centrale
et orientale. Juif aussi le capitalisme américain, en lien étroit,
de sang, de race, de style et d’intérêt, avec la révolution
bolchevique qu’il finance. Juive, bien sûr, la nouveauté du XXe
siècle qu’est l’Etat d’Israël, mais quel judaïsme pour ce
nationalisme terrien, guerrier, enraciné, contradiction absolue dans
l’essence même des choses, aurait dit Lénine, lui-même, quart de
juif ?
La présentation s’achève sur ces mots : «
Méditation sur le destin du peuple juif, pour lequel le XXe siècle
fut tout à la fois une apothéose et une tragédie, ce livre propose
une réflexion inédite et profonde sur la modernité, le nationalisme,
le socialisme et le libéralisme »… qui, tous, sont juifs.
Il faut être américain et universitaire pour venir
ainsi, bardé de références, croulant sous les citations, les
chiffres, la documentation et les statistiques, les archives et les
mots savants, nous démontrer, pesamment, en quatre cent vingt-six
pages ce que notre regretté Pierre Desproges disait en trois minutes
et deux éclats de rire : « Tous les médecins sont juifs, tous les
avocats sont juifs, tous les archevêques de Paris sont juifs, tout
le monde sont juifs… » Je cite de mémoire et vous renvoie à
l’original, qui, en regard de ce pesant fardeau, signe «
l’insoutenable légèreté du désespoir à la française ».
On peut aussi, bien sûr, évoquer Bagatelles pour
un massacre, L’Ecole des cadavres de Louis-Ferdinand Céline, mais là
encore, quand Céline blague, avec génie, sur le même sujet, en
disant les mêmes choses, il le fait dans une outrance verbale, et
dans un chant qui, par le style même, détruit ce qui pourrait
paraître une horrible et désastreuse théorie : que le monde moderne
serait gouverné, de Washington à Moscou et de Londres à Tel-Aviv,
par les juifs. Céline se moque de lui-même et de son propre
antisémitisme. Céline met en musique, en peinture et presque en
danse la râlante gauloise et parisienne. Il la transforme en œuvre
d’art, comme Goya le faisait de ses monstres. Ce qui lui importe,
comme à Desproges, c’est le petit bijou que, dans ses courts
chapitres, sans cesse corrigés et réécrits, il arrive à ciseler. Au
bout du travail de l’artiste, la méchanceté s’est envolée. Il faut
être niais comme un antiraciste primaire pour prendre au pied de la
lettre le propos, qui n’a été prétexte, pour l’artiste, qu’à faire
son œuvre d’art.
Avec Yuri Slezkine, il en va tout différemment.
Cet éminent professeur ne cherche pas à nous faire rire, à aucun
moment. Il veut nous convaincre qu’il a raison, et que, oui,
vraiment, le rationalisme qui fit la Révolution française, les
nationalismes qui empoisonnèrent la fin du XIXe siècle et le XXe
siècle, le bolchevisme et sa centaine de millions de morts, la
déstabilisation de l’Europe et du Moyen-Orient, et, de façon plus
ample, la déstabilisation mondiale – cette fantastique incertitude
qui, aujourd’hui, crée l’angoisse à l’échelle de l’univers – tout
cet univers, c’est l’apothéose tragique des juifs.
Pulvérisés, Les Protocoles des sages de Sion !
Ridiculisés, les écrits les plus ennuyeux, pesantes théories, des
antisémites les plus fastidieux de l’entre-deux-guerres. Toutes ces
thèses condamnées, condamnables, illisibles, ne sont rien à côté de
cette écrasante démonstration.
On vous le disait bien, mon cher monsieur, la
cause de tous nos malheurs, là voici ! Desproges avait raison : Tous
juifs !
Oserais-je un scepticisme ? Puis-je faire
l’incrédule devant cet éminent professeur des universités
américaines ? Puis-je élever une contestation, une réserve, un
doute, un nuage, sans passer pour un insupportable ? En bref, et
pour ne pas multiplier les effets oratoires, puis-je affirmer que je
n’y crois pas du tout ? Que ce Yuri Slezkine, juif russo-américain
ou américano-russe, hyperdiplômé et muni de la documentation comme
on n’en a que là-bas, ressemble à Paxton, son homologue un peu plus
âgé, spécialiste de la Deuxième Guerre mondiale en France et du
gouvernement de Vichy, dont Dominique Jamet écrivait dans le défunt
Quotidien de Paris, qu’à l’instar de Poincaré, selon Clemenceau,
« il savait tout et ne comprenait rien ».
Bien sûr qu’elles sont exactes ses statistiques,
et pour sûr qu’ils sont vérifiés ces pourcentages de juifs dans le
Komintern, la Tcheka, le parti bolchevik et le capitalisme américain
! Tout cela doit bien avoir existé puisqu’il le dit, mais à force de
voir en juif, le siècle juif, selon les juifs, notre auteur oublie
qu’il y a, selon ses propres mots, une autre race, cette race
indifférenciée qui peut être noire, blanche, rouge, jaune ou
métisse, et dont la seule caractéristique commune est d’être « non
juive ». « Pourquoi Dieu, s’écrie-t-il, citant Levenson, avait-il
besoin de créer ces deux races ? » – la juive, et la non-juive.
Sur cette question existentielle se termine le livre. Au temps de ma
jeunesse vagabonde, nous étions choqués, mes camarades de voyage et
moi-même, quand nous voyions, aux portes des lieux publics d’Afrique
du Sud « white » et « non white ». Le goulot d’étranglement de Yuri
Slezkine est beaucoup plus étroit : « juif » et « non juif », et non
plus à l’échelle d’un pays du bout de l’Afrique, mais à l’échelle de
l’univers ? Si c’était vrai, ce que dit ce monsieur, ce serait
tellement horrible que l’on pourrait s’attendre aux pires horreurs.
Mais, heureusement, je le dis en confidence à mes
lecteurs, ce n’est pas vrai.
Léon XIII, saint Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII,
Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II… le XXe siècle a été, comme tous
les siècles d’après Jésus-Christ, un siècle chrétien. Il a vu verser
beaucoup de sang. Il a connu beaucoup de souffrances. Le poids des
péchés publics et privés a pesé presque aussi lourd que le plateau
de la miséricorde, mais dans ce voyage au bout de la nuit, le phare
de la vérité n’a cessé d’éclairer les hommes de bonne volonté –
Eugène Zolli, Grand Rabbin de Rome, Edith Stein, carmélite, Simone
Weil, philosophe, ont dit, écrit et vécu cet amour de la lumière
chrétienne. Sainte-Beuve (qui n’est pas une sainte du calendrier,
mais un écrivain agnostique du siècle qui précéda « le siècle juif
») écrivait qu’il lui arrivait d’avoir envie de prendre par le bras
son ami Baudelaire et de le précipiter dans la mer, la rivière, ou
un lac, pour lui faire reprendre ses esprits et le sortir de sa
monomanie. Yuri Slezkine m’inspire le même sentiment, mais il lui
faudrait carrément l’eau du Jourdain et, à la place de Sainte-Beuve,
un vrai saint Jean-Baptiste. Pour le réveiller. Pour le secouer !
Pour qu’il se rende compte que cela fait, maintenant, plus de deux
mille ans, qu’Il est venu, et que, modernité ou pas, capitalisme,
libéralisme, nationalisme, relativisme ou tout autre « isme » que
les hommes voudront inventer, c’est Lui qui Règne… par les bienfaits
qui résultent de Sa Présence ou les malheurs qui sont la conséquence
de son mépris… Mais le centre du monde, l’axe de l’univers, monsieur
le professeur, atterrissez ! Ouvrez les yeux ! Ce n’est pas
Moscou, New York ou Tel-Aviv, c’est Rome, Urbem (La Ville) quem
dicunt Romam (qu’on appelle Rome), dans laquelle, déjà, au temps de
Virgile, les hommes étaient devenus urbains, mobiles, éduqués, et ô
combien professionnellement flexibles, sans être, pour autant, autre
chose que des Romains.
L’autre livre, je ne l’ai pas acheté. Il est
arrivé tout seul, sur ma table. Il est un peu plus épais. Il
s’appelle Notre-Dame en France. Il est signé par Anne Bernet.
Cinquante-deux lieux de pèlerinage, dans l’ordre chronologique, qui
nous font vivre l’histoire et visiter la géographie du royaume de
France sous le regard de Marie qui, comme Elle le disait à saint
Rémi, lors d’une nuit de doute, demande que nous soyons sans
inquiétude, car Elle veille.
Tout un royaume de poésie, de charme, d’héroïsme
et de douleur, de souffrance et de joie, de rires et d’efforts, de
prières et de fêtes, à l’ombre de Notre-Dame ! Que c’est beau !
La série se clôt à l’Ile-Bouchard, à la moitié du
XXe siècle, quand la Reine des cieux dit aux petites filles du
jardin de la France qu’Elle mettra du bonheur dans les familles.
C’est un document qui n’est pas parvenu jusqu’à l’université de
Berkeley, en Californie.
Mais il nous suffit qu’Il soit là, et que nous
éclaire sa douce lumière, en attendant qu’elle soit reconnue, à
Berkeley et à Tel-Aviv, par les juifs, aussi.