Comme la religion chrétienne avait construit sa fiction du monde autour
de la notion de salut, le néolibéralisme se donne lui aussi comme
réalité du monde. Sa vérité est indiscutable, comme si elle était
révélée. Comme le « monde séculier » pour la religion chrétienne était
le lien du salut, mais sans intérêt pour lui-même, le « monde » (qui
comprend ici les hommes) est le lieu du salut du capital financier. Il
petit donc être exploité sans vergogne. Son étude n'a plus d'intérêt que
dans la mesure où elle permet d'augmenter ou de renouveler le profit
financier. La scientificité est totalement instrumentalisée pour être
mise au service du capital. Elle n'existe plus avec ses exigences
propres. La nouvelle cléricature, à savoir les financiers, les
économistes, les sociologues, les psychologues et tous les autres
savants, est réquisitionné pour justifier, légitimer et faire fructifier
les intérêts des capitalistes. Elle est la seule interprète autorisée de
la doctrine, parce que, à l'image des prêtres, elle tient un discours
qui est comme celui d'une foi, qui s'interdit toute critique et
s'autocensure a priori. Il n'y a plus d'instruction, mais uniquement de
l'éducation. Il n'y a plus de culture personnelle, mais de
l'acculturation. Il n'y a plus de questions à instruire portées par des
disciplines, mais des savoirs à inculquer. Il n'y a plus d'hommes
instruits, mais des spécialistes, des « imbéciles compétitifs », comme
l'a écrit Régis Debray *. ........
Détenteur
de la vérité certaine (la vérité économique), le néolibéralisme se
protège en prétendant qu'il ouvre une ère postépistémique, une ère dans
laquelle les questions quant au vrai n'ont plus aucune pertinence. Pour
toutes ces questions, un scepticisme pragmatique est de règle : il n'y a
que des opinions qui, en se valant toutes, ne valent plus rien. Dans ce
contexte, les religions, perçues comme dans le modèle néolibéral
anglo-saxon, c'est-à-dire comme communautés d'opinion, assument
utilement des fonctions jusqu'à présent dévolues aux États-nations et
sont instrumentalisées comme moyens complémentaires d'asservissement.
Toute idée considérée comme dangereuse est soit ridiculisée par le
néolibéralisme, telles toutes les théories alternatives ou
altermondialistes, soit immédiatement intégrée et retournée pour la
rendre inoffensive et même bénéfique pour lui (par exemple, tout ce qui
touche à l'environnement). Il n'y a donc pas à imaginer un monde
différent. Penser autrement, c'est être hérétique, schismatique. Et,
reprenant au christianisme le concept de révélation close, il n'hésite
pas à déclarer qu'il est l'état achevé et indépassable de la
civilisation. La recherche de la croissance indéfinie du capital
remplace la recherche de la perfection chrétienne. >>>>suite>>>>